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Le gourou n’est pas sympa

A la veille de la Pentecôte, l’esprit aurait pu descendre sur Monsieur Pascal Ordonneau. Il nous faudra encore attendre.

Son article Le Bitcoin entre monnaie et chaîne de Ponzi n’ajoute (ni ne retire) fondamentalement rien à ce qu’il publie en moyenne tous les 15 jours (liste) et reproduit largement l’argumentaire déjà présent dans Le Bitcoin entre crédules et crapules.

On pourrait s’étonner que le site des Echos soit si généreusement ouvert à un homme qui se fait pratiquement une gloire de ne rien comprendre à l’objet et ne l’a probablement jamais manipulé. Si l’on ajoute que l’un des journalistes de plein exercice de ce quotidien économique leader en France se fait un devoir de bloquer sur Twitter à peu près tous ceux qui ont quelque chose à dire d’original sur Bitcoin, on a quelque raison de penser, comme le disait l’autre jour à Normale Sup’ Madame Odile Lakomski-Laguerre (Université Picardie- Jules Verne), qu’il y a une véritable guerre de com’ contre Bitcoin.

Dans cette guerre, l’essentiel dans le camp d’en face n’est jamais de viser juste, mais seulement de taper dur. Retournons donc le compliment : « c’est tellement répété que cela en devient lassant. »

J’ai ainsi eu la surprise de lire les mots suivants : « Une récente réunion organisée par un sympathique gourou de la monnaie divine, monnaie qui ne doit rien aux banques, ni aux rois, ni aux marchands, a montré jusqu’à quel point d’inconscience ses Héraults peuvent aller. Nec pluribus impar, la devise de Louis XIV était mobilisée au service du bitcoin. Les symboles du Roi-soleil étaient rassemblés pour épater le goL4go geek ». Je pense qu’il faut lire hérauts et gogo.

Passe pour sympathique. J’espère ne pas être antipathique aux gens que je rencontre, mais je n’ai jamais rencontré Monsieur Ordonneau à qui j’envoie simplement mes billets. Qu’en est-il du gourou et de la communauté qui est, par là, implicitement désignée comme une secte, de crédules ou de crapules en plus ?

Si M. Ordonneau était venu assister à « Bitcoin Pluribus Impar » (il ne l’a pas fait, sans doute trop occupé) à l’Ecole Normale Supérieure qui parrainait la rencontre, il aurait eu l’occasion d’entendre l’allocution d’un responsable des études dans l’une des plus prestigieuses institutions universitaires françaises, puis des orateurs qui étaient professeurs d’universités (dans diverses universités parisiennes mais aussi à Louvain, à Amiens, et aux USA) mais aussi un numismate chartiste, un gendarme docteur en informatique ou un conseiller d’Etat. Il aurait pu assister à une expérience originale d’émission d’un bitcoin numismatique (oui, le bitcoin est une monnaie programmable, cela permet de petits exploits) et même écouter de la musique, sourire avec Tintin et manger des petits gâteaux aux frais de notre Association. Il aurait été assis à côté de gens souvent largement aussi diplômés que lui, presque toujours plus instruits des choses de notre temps et du temps qui vient.

Pour moi, j’ai parlé le moins possible (ce qui est rare chez les gourous). Il est vrai que le reste du temps j’écris beaucoup, en tâchant de ne pas me répéter.

Les 150 personnes ou davantage qui ont participé à l’événement semblent (pour les témoignages que j’en ai reçus) avoir vivement apprécié la rencontre.

Je suis donc heureux de n’avoir de critique que de quelqu’un qui l’a boudée, se croyant sans doute plus malin qu’autrui (Monsieur Ordonneau est spécialiste des cons) et capable, parlant de ce qu’il ne connait pas, de raconter aussi ce qu’il n’a pas vu  !

Maintenant, puisqu’il m’y invite, je vais parler comme un gourou. Confucius a dit  (Ent.VII,20) « Je n’ai pas la science infuse. J’aime l’Antiquité et j’ai la passion de m’informer ». Cela, oui, on pourrait l’écrire sur ma tombe.

Il y a, dans l’article de Monsieur Ordonneau, un relent anti-intellectuel qui n’est pas appétissant. Décrire Bitcoin comme « un machin dont la plupart des gens ne comprennent pas le fonctionnement (une sorte de Rubick’s Cube) » – l’inventeur hongrois s’appelait Rubik – ou les gens capables de réfléchir et de s’instruire durant 5 heures comme des « gogo geek » est une façon fanfaronne de rester les ergots plantés dans son fumier.

L’histoire, par exemple, est une chose sérieuse. Quand Monsieur Ordonneau écrit « les fans du bitcoin ne se souviennent pas que le Grand-Roi se moquait éperdument de la finance et des financiers et que pour l’avoir oublié, son surintendant des finances, Fouquet termina ses jours dans un cul de basse fosse » il ne sait pas de quoi il parle. Louis XIV travaillait dur, avait le souci des choses financières, et ne s’est pas privé des talents de Nicolas Fouquet par désinvolture mais parce qu’il pensait qu’il y a des limites à l’impertinence des gens de finance. On ne lui en fera pas grief. Puisque l’on en est là, de Jacques Cœur (1451) à Fouquet (1661)… et jusqu’à Cahuzac (2013) la liste des puissants ministres malhonnêtes ou corrompus est assez longue pour que les gens en place nous fassent grâce de leurs leçons de morale.

J’en viens à Madoff, présent dans l’article, bien sûr. Si Carlo Ponzi, régulièrement invoqué, était un petit escroc immigré, Bernard Madoff qui n’a jamais été cypherpunk fut durant 3 ans président du Nasdaq. Donc là aussi, les leçons de vertus de l’establishment tombent à plat.

Enfin, puisque Monsieur Ordonneau signale qu’il a occupé des fonctions chez HSBC jusqu’en 2008, il nous autorise à examiner la chose. La banque HSBC collectait jusqu’en 2008 pour le compte de Bernard Madoff, en commercialisant ses produits financiers en Irlande via Thema International Fund ( d’où une transaction avec ses clients à hauteur de  62 millions de dollars) et au Luxembourg, via le fonds Herald, dans la jet-set davantage que chez les crypto-anarchistes. Puisqu’on en est aux délicatesses, encore un mot : la banque HSBC a en 2012 accepté une amende transactionnelle de 1,9 milliard de dollars pour mettre fin aux poursuites aux Etats-Unis dans une affaire de blanchiment d’argent sale appartenant notamment à des cartels de la drogue dans les années 2000. Elle a depuis été condamnée à payer 33 millions d’euros pour manipulation de cours du Libor entre 2005 et 2008. Toutes sortes de choses chose dont les Échos parlent moins volontiers que de MtGox ou de la Silk Road.

Et Louis XIV, dans tout cela ? J’avoue qu’il me préoccupe assez peu. La devise « Bitcoin pluribus impar » avait été choisie pour ce qu’elle est, une devise latine signifiant  en peu de mots que Bitcoin n’est pas comparable aux autres monnaies, ce dont chacun convient, dans le fond. Mettre un peu de latin dans l’affaire collait au lieu choisi et signifiait que la mathématique ne serait pas la seule langue rare utilisée.

Le soleil louis-quatorzien, qui n’a pas vocation à être repris, est largement aussi beau, et bien moins incongru, que la couronne d’étoiles de la Vierge sur les billets de la BCE ou les douteux symboles du dollar !  Enfin l’usage décalé du symbole Bitcoin transformé en lunettes de soleil (bravo Adli !) suggérait qu’un brin d’humour, à défaut du grain de folie, n’est pas étranger aux « bitcoin maniacs ».

Voilà. Comme disait un autre roi , qui s’y frotte s’y pique !


A propos de l’auteur

Cofondateur et Secrétaire de l’association Le Cercle du coin, Jacques Favier est également l’auteur, avec Adli Takkal Bataille, de Bitcoin, la monnaie acéphale (2017 – CNRS Editions).

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