Dans une interview accordée à Shinobi pour Bitcoin Magazine, Armin Sabouri, développeur et contributeur du projet Payjoin Dev Kit soutenu notamment par OpenSats et Spiral, revient sur la vision, les défis et les évolutions à venir en matière de confidentialité sur le réseau Bitcoin.
Plutôt que d’opter pour la création d’un portefeuille spécialisé ou d’un outil dédié, l’équipe de Payjoin Dev Kit a fait le choix stratégique de développer un kit de développement logiciel générique. L’objectif principal est de rendre la confidentialité accessible par défaut dans tous les portefeuilles Bitcoin et pour chaque type de dépense. En s’appuyant sur l’expérience utilisateur actuelle, basée sur le scan de codes QR et l’émission de factures, l’intégration se veut totalement fluide pour l’utilisateur final. Écrit en Rust et doté de liaisons vers plusieurs langages de programmation, le kit est déjà déployé dans des applications en production comme Cake Wallet et Bull Bitcoin Mobile, tandis qu’une douzaine d’autres intégrations sont actuellement en cours de développement.
Pour comprendre l’intérêt de Payjoin, il convient d’analyser le fonctionnement des entreprises de surveillance de la chaîne de blocs. Ces sociétés appliquent une règle essentielle appelée l’heuristique des entrées communes, qui suppose que toutes les entrées d’une transaction appartiennent à un seul et même propriétaire. Le Payjoin perturbe cette analyse en introduisant de faux positifs grâce à une collaboration directe entre l’expéditeur et le destinataire. Concrètement, l’expéditeur crée une transaction signée puis la transmet au destinataire, qui y ajoute ses propres entrées et sorties avant de la publier. La transaction finale ressemble ainsi à un paiement ordinaire tout en trompant les outils de surveillance.
Cependant, le Payjoin classique présente certaines limites techniques. D’une part, il n’assure pas la confidentialité vis-à-vis de la contrepartie, puisque l’expéditeur et le destinataire connaissent mutuellement leurs entrées respectives. D’autre part, la présence d’empreintes de portefeuilles constitue un risque majeur. Si les portefeuilles des deux parties configurent différemment certains paramètres de transaction, comme les verrous temporels, ces divergences créent des signatures identifiables qui permettent aux analystes de décomposer la transaction et d’annuler le gain d’anonymat.
Face à ces contraintes, l’équipe concentre ses travaux de recherche sur plusieurs axes stratégiques. Il s’agit tout d’abord de sensibiliser les développeurs à l’importance d’une parfaite homogénéité dans la construction des transactions, mais aussi d’étudier la randomisation de certains champs. Par ailleurs, face au manque de transparence des entreprises de surveillance, l’équipe travaille sur un outil d’analyse open-source en faisant revivre des projets comme BlockSci. Cela permettra aux chercheurs de tester leurs propres heuristiques et de mesurer objectivement l’efficacité des mécanismes de confidentialité. Enfin, le projet vise à évoluer vers des Payjoins multi-parties sans coordinateur centralisé. Après une première étape permettant de grouper plusieurs paiements vers un seul destinataire, l’objectif à long terme est d’associer de multiples expéditeurs et destinataires afin d’éliminer la connaissance des contreparties et de bloquer les attaques par intersection.
Pour l’année à venir, le projet s’articule autour de deux axes complémentaires. La priorité absolue reste l’intégration technique auprès d’une douzaine de nouveaux portefeuilles afin d’offrir une expérience de développement la plus simple possible. En parallèle, les travaux théoriques se poursuivront pour analyser la structure des transactions et le comportement du graphe sur le long terme. La confidentialité sur Bitcoin ne doit pas être perçue comme un réglage ponctuel, mais comme un effort dynamique qu’il faut entretenir activement dans le temps.



