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Valeurs vertes : « Quel avenir pour le bitcoin spéculatif et énergivore »

Le magazine Valeurs Vertes a organisé, le 24 janvier dernier, un débat en ligne autour de Bictoin, en abordant notamment la question de son impact environnemental. Parmi les personnalités conviées à cet échange on notera la présence de deux spécialistes : le mathématicien Jean-Paul Delahaye qui a consacré, depuis 2013, de nombreux articles à Bitcoin, et Laurent Salat, concepteur de l’explorateur de blocs Oxt.me et membre l’association le Cercle du Coin. Voilà quelques extraits de leurs échanges :

Laurent Salat : A titre personnel, je suis plutôt favorable à toute discussion (y compris critique) sur le coût énergétique de Bitcoin et la durabilité de son modèle. Mais ces discussions devraient être basées sur une approche rationnelle du sujet. Malheureusement, force est de constater que c’est souvent loin d’être le cas aujourd’hui. Je crois donc qu’il y a en priorité un grand besoin d’éducation sur le rôle du minage dans Bitcoin, accompagné d’un effort croissant de recherche afin de mieux comprendre sa dynamique future […]. Depuis quelques années, nous sommes entrées dans une période de “hype” autour d’une technologie qui s’appellerait la “Blockchain”. Il est effectivement important de sortir de cette idée d’une technologie magique qui résoudrait tous les problèmes du monde. Il est également important de comprendre que derrière ce terme générique se cachent des solutions techniques très différentes. Dans le cas de ce qu’on appelle blockchains publiques (comme les cryptomonnaies Bitcoin ou Ethereum), la sécurité du système repose sur une activité que l’on appelle le minage et qui requiert une consommation énergétique […].

Jean-Paul Delahaye : L’invention du protocole du Bitcoin est géniale, mais Nakamoto n’a pas su tout anticiper. Il n’a pas vu sans doute que la dépense de minage dans une période d’émission constante (par exemple la période 2016-2017-2018-2019, de juillet à juillet, où 12,5 bitcoins sont émis toutes les 10 minutes environ) la compétition entre mineurs crée un système où la dépense électrique est essentiellement proportionnelle au cours du bitcoin (qui a été multiplié par 14 dans l’année 2017). Si, comme cela vient de se produire le cours du bitcoin devient très élevé, alors les mineurs dépensent une quantité d’électricité déraisonnable. Le calcul le plus optimiste possible (en faisant l’hypothèse que tous les mineurs utilisent l’outil de minage énergétiquement le plus efficace, le Antminer S9) indique une dépense annuelle de 15 TWh (j’ai refait le calcul tout récemment, chacun peut le faire). La réalité est au moins une dépense double car bien évidemment les mineurs ne sont pas tous équipés optimalement et tentent aussi d’amortir les machines achetées qui ne sont pas optimales. Le site Digiconomist propose l’estimation de 42 TWh aujourd’hui. La réaction des autorités chinoises qui veulent mettre fin au minage en Chine n’est alors pas étonnante. Une solution consiste à renoncer aux « preuves de travail », mais les mineurs qui profitent de la situation et qui ont investi massivement dans des appareils qui perdraient toute utilité si on renonçait aux preuves de travail, s’opposent à toute évolution. Ils détiennent une part très importante du pouvoir sur le réseau Bitcoin, et donc la situation est bloquée aujourd’hui […].

Je suis d’accord avec Laurent Salat qu’il faudrait que ceux qui achètent des Bitcoins comprennent mieux ce que c’est et comment ça marche. Aujourd’hui, ils prendraient conscience qu’il y a un grave blocage, qui n’est peut-être pas définitif, mais dont on ne voit pas du tout comment on pourrait sortir à court terme (disons dans l’année). Les deux problèmes majeurs du Bitcoin sont le faible nombre de transactions que le réseau peut passer (4 par seconde en moyenne) et la dépense électrique. Pour résoudre ces deux problèmes majeurs il faudrait changer des éléments assez importants du protocole ce qui exige un accord important des acteurs principaux du réseaux que sont les mineurs. La « dominance » du bitcoin (le pourcentage de la capitalisation des bitcoins comparée à la capitalisation totale des crytpomonnaies) est passée de 95% en 2014 à 35% aujourd’hui. Cela signifie que le bitcoin recule et qu’on perd confiance en lui. La spéculation sur sa valeur masque ce recul qui je crois est significatif d’un échec. Je ne le crois pas définitif, mais il est urgent pour le bitcoin qu’il se passe quelque chose de significatif, sinon il se fera dépasser, comme autrefois Altavista s’est fait dépasser par Google […].

Laurent Salat : Je pense qu’il est vraiment important de comprendre le rôle joué par le minage dans ces systèmes. Les principales critiques du minage que l’on peut lire aujourd’hui s’appuient quasiment toutes sur les chiffres donnés par le site Digiconomist qui calcule la consommation électrique par transaction bitcoin. Or cette métrique n’a aucun sens. Il n’y a aucun lien entre ces deux éléments. Je loue la volonté de ce site de tenter de qualifier l’efficience du minage bitcoin, mais il ne mesure clairement pas les bons indicateurs […].

Danielle Nocher (Valeurs Vertes) : Pourquoi cette invention est-elle géniale ? Qu’apporte-t-elle ? Pouvez-vous l’expliquer à des décideurs qui maitrisent mal la notion et se méfient des monnaies virtuelles par rapport à leur responsabilité face à leurs électeurs ?

Jean-Paul Delahaye : L’invention est géniale, car elle a réussit à faire quelque chose qu’on n’imaginait même pas possible : une monnaie qui fonctionne sans autorité centrale, dont les nouvelles émissions sont « programmées » une fois pour toutes et ne dépasseront jamais 21 millions de bitcoins, et qui, malgré toutes les attaques qu’elle a subies depuis 9 ans qu’elle existe, résiste. Elle est géniale aussi car elle a introduit la technologie blockchain qui possède bien d’autres applications que celles des crypto-monnaies. Le fait (pour moi certain) qu’il y a une série de défauts graves dans le protocole du bitcoin, et qu’il faut en sortir, signifie simplement qu’il faut les corriger peut-être en abandonnant le bitcoin qui ne semble pas capable de se réformer. Il n’est pas surprenant que les idées de Nakamoto ne soient pas parfaites. Il est normal qu’on les ajuste et les corrige. Mais il faut le faire […].

Laurent Salat : Comme l’indiquait Jean-Paul, nous savons aujourd’hui qu’il existe une relation entre le cours du Bitcoin et l’argent investi dans l’activité de minage et donc, dans une certaine mesure, avec l’énergie consommée par le système. La question qu’il faut selon moi se poser est de savoir si le système peut rentrer dans une boucle de rétroaction positive qui mènerait à une situation absurde ou Bitcoin consomme « toute l’énergie de la planète » ou si au contraire il existe une boucle de rétroaction négative qui nous mènera à un équilibre (une limite haute de la consommation). En ce qui me concerne, je suis assez optimiste qu”il existe une limite haute. Ma logique est la suivante :
– Personne n’est vraiment d’accord sur la consommation actuelle du minage bitcoin mais on peut raisonnablement partir sur une fouchette allant de 15TWh/yr à 27TWh/yr, ce qui représenterait 0.0927% de la consommation électrique mondiale. Ceci pour une capitalisation de Bitcoin qui est actuellement de 174 milliards de dollars (cours aux environ de 10000$).
– Imaginons que le cours de Bitcoin soit multiplié par 100 (1 bitcoin = 1 millions de dollars, capitalisation de 17 000 milliards) et que la consommation suive, cela nous donnerait dans le pire des cas 9 % de la consommation électrique mondiale.

Ce chiffre peut paraitre énorme mais il faut le mettre en contexte :
– Greenpeace estime que la consommation électrique du secteur informatique est actuellement de 7%.
– Une capitalisation de 17000 milliards signifie que Bitcoin aurait complètement remplacé l’or (7700 milliards) ou à moitié remplacé l’argent tel que nous le connaissons (narrow money estimée à 36000 milliards). Bitcoin est encore très loin d’avoir atteint ces échelles et, s’il devait le faire, il est probable que son importance économique placerait sous un jour différent la consommation électrique associée. Une question orthogonale est bien évidemment le type d’électricité utilisée. Je ne vois aucune raison pour que l’industrie du minage ne bascule pas à terme (de gré ou de force) vers des énergies renouvelables (notamment l’hydro-électrique) […].

 

> Le débat dans son intégralité sur valeursvertes.com/forum 

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