Les apprentis Satoshi — épisode BIP 110

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On sait intuitivement que les ennemis de Bitcoin viennent de l’extérieur : États, banques centrales ou institutions financières.

C’est rassurant, presque confortable : le danger est identifié, visible. L’ennemi est certes politique, donc puissant, mais nous, bitcoiners, de plus en plus nombreux, de plus en plus assurés sur nos appuis, nous faisons front, sûrs de gagner à la fin.

Sauf qu’en réalité, la menace pour Bitcoin ne vient pas de ceux là, finalement impuissants, mais de ceux qui l’aiment, qui le fréquentent depuis longtemps et dont l’amour sincère et dévoué devient peu à peu excessif, possessif, puis finalement insupportablement toxique.

L’histoire se répète, toujours la même. Quelqu’un comprend le système, y adhère, lui consacre de l’énergie, du temps, de manière très engagée, presque obsessionnelle, et pendant des années.

Il entre dans les détails, perçoit les subtilités de mécanismes que la plupart ignorent. Et peu à peu, à cette compréhension qu’il croit complète succède la tentation d’aller au-delà du rôle qu’il s’était lui-même fixé, au-delà même de sa compétence.

Il ne se contente plus d’observer Bitcoin, d’en prendre soin, de l’accompagner : il commence à vouloir le guider, l’orienter, le corriger dans ses fondements.

Et c’est là que le basculement se produit.

Parce que Bitcoin n’est précisément pas un système que l’on dirige. C’est même l’inverse de sa nature.

Il ne récompense pas les bonnes intentions ni ne valorise les visions personnelles, aussi brillantes soient-elles. Il applique des règles.

Une transaction valide, accompagnée de frais, n’a pas à demander la permission d’exister. Elle existe, point. C’est brutal, c’est impersonnel, mais c’est exactement ce qui garantit la neutralité du système.

Cette neutralité est inconfortable, d’autant plus pour celui qui est convaincu d’avoir tout compris et pense sincèrement pouvoir faire mieux.

Alors on voit apparaître une tentation très humaine : reprendre la main, réintroduire une forme de pilotage.

Bien sûr, l’intention ne se présente jamais comme un « je veux contrôler ». Elle se veut vertueuse : corriger des abus, protéger le réseau, limiter certains usages jugés déviants.

Mais la logique reste celle d’une domination qui cherche à s’installer.

On l’a déjà vu. Plusieurs fois. Sous des formes différentes, avec des arguments qui varient, mais avec une structure identique.

Des individus se persuadent d’avoir une lecture plus juste que celle du marché, plus légitime que celle des utilisateurs, plus éclairée que celle des différents contributeurs du réseau, et plus aboutie que celle de Satoshi qui, le pauvre, ne pouvait pas tout prévoir.

Des individus qui progressivement glissent de la compréhension à la prescription.

Le problème, c’est que Bitcoin n’obéit pas à cette logique.

On peut proposer, argumenter, coder, publier. On peut tenter de convaincre. Mais à la fin, ce n’est jamais une personne qui décide.

Ce sont des acteurs multiples, indépendants, parfois en désaccord, qui arbitrent en fonction de leurs propres intérêts, de leurs contraintes et de leur compréhension du protocole. Le consensus.

C’est précisément ce qui fait la force du système, mais c’est aussi ce qui rend la tentation de le corriger si persistante.

On pourrait croire que ces débats sont techniques. Ils ne le sont qu’en surface.

Derrière les sujets d’opcodes, de scripts ou d’améliorations, il y a toujours la même question, basique : qui décide ?

Et la réponse de Bitcoin est radicale : personne.

Ou plutôt, tout le monde, mais jamais de manière coordonnée, centralisée, jamais sous l’autorité d’un individu.

C’est une réponse difficile à accepter pour des esprits structurés, rationnels, habitués à ce que la compréhension mène à la décision.

Dans la plupart des systèmes, c’est effectivement le cas. Celui qui comprend le mieux finit, tôt ou tard, par guider, par imposer sa voie.

Pas ici.

Et certains refusent, consciemment ou non, cette limite. Ils cherchent à la contourner, à la déplacer ou à la redéfinir.

Ils pensent corriger le système alors qu’ils tentent, en réalité, de le ramener vers un modèle plus familier où quelqu’un tranche.

Bitcoin résiste à ça et finit par repousser ceux qui veulent le contraindre.

Pourtant, bien que l’histoire mette en garde en se répétant invariablement, ces tentatives se multiplient, échouent, reviennent sous une autre forme.

Elles produisent du bruit, parfois des divisions, souvent des dégâts. Mais elles racontent toutes la même histoire : Celle d’une limite intellectuelle qui refuse l’idée même d’un système acéphale.

Bitcoin, conçu pour se passer d’autorité, finit par révéler chez certains une volonté presque irrépressible d’en exercer une.

Comme Roger ou Creg, comme les renégats de Mara et leurs transactions « propres », comme les développeurs rêvant d’un Bitcoin étheré, Luke a lâché la rampe.

Il s’est perdu et la violence dictatoriale de son attitude, sa prise d’otage d’un réseau mondial vont durablement le disqualifier.

On sait que son BIP 110, supposé fermer la porte aux ordinals (même s’ils ont quasiment disparu), sera contourné. On sait même comment cette porte qu’il annonce vouloir fermer a déjà créé d’autres chemins d’entrée.

Le vieux mineur que je suis pense comme Luke que Bitcoin est un protocole avant tout monétaire, que la pollution des ordinals peut affecter le développement du réseau mondial de paiement et peut-être compromettre son avenir.

Mais pour moi, c’est ainsi : le protocole Bitcoin fonctionne parce qu’il est prévisible. Les règles sont stables, elles ne changent pas au gré des modes, de la morale ou des tensions du moment.

Bitcoin n’a pas besoin d’être protégé contre ses utilisateurs. Il a besoin de rester neutre.

Sa force, ce n’est pas de choisir ses usages, mais au contraire de ne pas les juger.

Alors, BigBlock Group l’annonce : non seulement nous ne soutenons pas le BIP 110, mais nous condamnons fermement son implémentation.


A propos de l’auteur

Sébastien Gouspillou est cofondateur et Président de BigBlock Datacenter et de BBGS, sociétés qui conçoivent et gèrent à travers le monde des unités dédiées au minage de bitcoins exploitant des énergies renouvelables et fatales.