Le monde après l’interdiction de Bitcoin

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Puisque le sujet est en vogue en France auprès de certains économistes et universitaires respectables [1] et parce que, moi aussi, j’aime beaucoup la science-fiction, imaginons le monde après la prohibition généralisée de Bitcoin. Il ne s’agit pas ici de discuter de ce qui pourrait motiver cette interdiction [2], ni de la faisabilité d’un tel projet [3], mais simplement de réfléchir à ses conséquences.

Voilà, c’est fait : dans son dernier rapport, le GAFI [3] s’est prononcé en faveur de l’interdiction de toutes les cryptomonnaies utilisant la preuve de travail et de toutes celles qui permettent d’effectuer des transactions anonymes. Aussitôt, comme un seul homme, tous les pays membres s’empressent de prendre des mesures pour traduire le texte en actes, à coup de hache. Bien sûr les protocoles eux-mêmes, quand ils sont véritablement décentralisés, restent intouchables. Mais c’est un coup d’arrêt pour la plupart des entreprises du secteur. N’échappent à la lame que celles qui gravitent autour de projets de consortiums bancaires, de banques centrales ou de sociétés patentées capables d’assurer l’identification et la traçabilité parfaite des utilisateurs.

Du côté des investisseurs c’est la débâcle. Le cours du bitcoin n’a évidemment pas attendu la publication des décrets, et, dès les premières rumeurs, la chute est brutale. Les décisions qui s’enchainent au fil des semaines ne font qu’aggraver la crise. C’est officiel, c’est écrit partout : Bitcoin est mort et ne se relèvera plus. On passe à autre chose.

Pour les hodlers, l’hiver cryptographique commence, long et glacial.

Pourtant, sous l’épaisse couche de neige, un battement se fait toujours entendre, presque imperceptible, toutes les dix minutes. Enterré, invisible, le minage est entré dans la clandestinité. De petites installations insaisissables et diffuses ont remplacé les grandes fermes. Le réseau n’est pas mort, certes, mais qu’importe puisqu’il n’intéresse plus personne.

Arrive un nouveau halving, le cours s’éloigne sensiblement de son point le plus bas et lentement, reprend sa progression. Pourtant il n’est plus de Binance, plus de Kraken, et Coinbase ne vend que du Ripple et des CBDC à ses clients dûment identifiés. Que se passe-t-il ?

Dans les pays à forte inflation monétaire, les satoshis s’achètent et se vendent désormais de la main à la main et les DEX [5] connaissent un développement stupéfiant dans les pays développés. Plus d’achats institutionnels bien sûr, pas de « big money », pas d’ETF, mais une demande qui, bien qu’anecdotique, reste constante et croissante. Pour les infâmes spéculateurs, une longue et discrète phase d’accumulation a commencé.

Quand les médias, partis depuis longtemps sur d’autres sujets, s’emparent enfin de ce nouveau phénomène, il est trop tard, le printemps est là. Un peu partout le germe a éclos. Face à cette démonstration, ceux qui l’ignoraient encore finissent par comprendre que Bitcoin résiste à toute censure et désormais il n’y a plus rien à interdire… game over.

Au final, tous ceux qui appellent à l’interdiction de Bitcoin, c’est-à-dire à soumettre le système à une ultime épreuve, devraient avoir le soutien et l’admiration de toute la communauté. Après tout ce sont eux les véritables cypherpunks [6].


[1] Aucune ironie dans cet adjectif

[2] Habituellement : la lutte contre le réchauffement climatique, la cybercriminalité, l’instabilité financière, la spéculation…

[3] Comment la « communauté internationale », incapable de s’entendre sur des choses aussi évidentes et essentielles qu’une planification de fermeture des centrales à charbon, pourrait-elle s’accorder sur des sujets aussi secondaires que l’interdiction de Bitcoin ?

[4] Groupe d’action financière. Organisme intergouvernemental de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. 

[5] Plateformes d’échange décentralisées

[6] Fondé dans les années 90, les cypherpunks rassemblent, dans un groupe informel, des ingénieurs et des développeurs qui militent pour le respect de la vie privée sur internet à travers l’utilisation de la cryptographie et le développement d’outils qui résistent à la censure des Etats et des entreprises privées. Le fondateur de Bitcoin était vraisemblablement proche de ce groupe en partie composé d’anonymes.