Le moment thermidorien de Bitcoin a-t-il eu lieu ?

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Cet article a pour but de traiter Bitcoin comme une révolution et de lui appliquer le concept de moment thermidorien afin de déterminer si Bitcoin est encore révolutionnaire.

Qu’est-ce que le coup de Thermidor ?

Lors de la Révolution française, le coup de Thermidor est le renversement de Robespierre et de ses alliés à la Convention nationale, le 9 Thermidor an II, soit le 27 juillet 1794. Il marque la fin de la Terreur.

En bref, des députés craignent Robespierre, Saint-Just et leurs proches, accusés de vouloir poursuivre les exécutions et de concentrer le pouvoir. Ils les font arrêter à la Convention. Après une journée de confusion et la chute de leurs partisans, Robespierre et plusieurs de ses alliés sont guillotinés le lendemain.

Plus généralement, le coup de Thermidor marque une rupture avec la phase la plus radicale de la Révolution et ouvre une période de réaction politique qui aboutira notamment à la mise en place du Directoire en 1795.

En clair, l’une des interprétations politiques du coup de Thermidor est qu’il constitue le moment où une partie des révolutionnaires, notamment les plus modérés, se disent : « Bon, la fête est finie, maintenant on devient sérieux. » Cette lecture se retrouve notamment chez certains historiens libéraux et marxistes [1].

Remarque : certains historiens professionnels, comme Histony (également vidéaste sur YouTube), soulignent que les conditions du coup de Thermidor sont plus complexes et que l’affaiblissement de Robespierre et de son groupe résulte notamment de luttes internes et de recompositions politiques [2]. Cela ne remet toutefois pas fondamentalement en cause l’analogie utilisée dans cet article.

Il est possible d’identifier dans d’autres révolutions des moments pouvant être considérés comme thermidoriens. Dans le cas de la révolution bolchevique, la période allant de la mort de Lénine à la consolidation progressive du pouvoir de Staline, entre 1924 et la fin des années 1920, est parfois rapprochée de cette notion : elle correspond à l’abandon progressif de certaines dynamiques révolutionnaires au profit de la consolidation d’un nouvel ordre politique. L’analogie reste cependant discutée.

Assistons-nous à un moment thermidorien dans Bitcoin ?

Une différence notable entre Bitcoin et les révolutions du passé est que les enjeux autour du consensus sont radicalement différents. Avec Bitcoin, il est possible de « se scinder », c’est-à-dire de procéder à un fork, en cas de conflit, et il n’y a pas véritablement d’administration centrale à renverser (à moins de considérer les développeurs de Bitcoin Core — qui ne sont qu’une force de proposition — comme une forme de pouvoir à remplacer).

La révolution Bitcoin est donc très différente de celles de 1789 ou des bolcheviques : elle est plus diffuse et silencieuse. Cela n’exclut cependant pas l’existence d’un moment thermidorien, car toute révolution, après une phase de troubles et d’expérimentations, finit par tendre progressivement vers un régime plus stable.

L’idée d’ossification [3] de Bitcoin est déjà proche de cette recherche de stabilité. La tentative de fork associée au BIP-110 avait notamment pour objectif, selon ses promoteurs, de réorienter Bitcoin vers son usage monétaire. Ce fork a finalement échoué lamentablement, c’est un peu comme si en 1794 les Thermidoriens avaient complètement raté leur attentat contre Robespierre…

Mais il y a fort à parier que, si un moment thermidorien doit avoir lieu sur Bitcoin, celui-ci sera plus lent et diffus.

Il est également possible que, si cette évolution n’est pas déjà en cours depuis quelques années, la population et la sociologie des Bitcoiners changent progressivement : de marginaux cypherpunks vers des catégories sociales plus aisées et plus intégrées au système économique traditionnel, par exemple.

Les institutionnels sont désormais présents, et leurs moyens de s’exposer au prix du Bitcoin sans en détenir directement se sont multipliés : ETF, entreprises détenant du Bitcoin dans leur trésorerie, etc.

MicroStrategy, BlackRock, Fidelity et d’autres acteurs institutionnels ne sont pas d’anciens Bitcoiners révolutionnaires. Ils représentent plutôt l’ordre financier établi, qui intègre progressivement certains aspects de Bitcoin, notamment son caractère d’actif rare et de réserve de valeur potentielle.

À l’inverse, parmi les Bitcoiners de la première heure, notamment aux États-Unis, certains se réjouissent de l’arrivée des institutionnels et semblent prêts à délaisser l’impératif de l’auto-conservation pour les nouveaux entrants, pourvu que le prix du Bitcoin continue de progresser.

Remarque : Ludovic Lars, dans ses articles sur l’avarice, le Saylorisme et Tether [4-6], décrit cette évolution au sein de la communauté Bitcoin. Dans un autre style, Jacques_BTC, de BTCtouchpoint, établit un parallèle avec le christianisme sous l’Empire romain [7]. Jacques Favier y a déjà fait référence en parlant de l’instant ou du pacte constantinien [8, 9], ce qui constitue une analogie pertinente. Enfin, Richard Détente a également traité de l’importance croissante de la finance traditionnelle dans l’adoption de Bitcoin [10, 11].

De plus, l’intervention de Donald Trump lors de la conférence Bitcoin de Nashville en 2024 peut être interprétée comme un signe que Bitcoin n’est plus aussi marginal ou révolutionnaire qu’auparavant et qu’il commence à s’intégrer à l’ordre établi.

Ainsi, c’est peut-être par une fusion progressive, sur plusieurs années, entre Bitcoin et l’ordre financier traditionnel que le moment thermidorien aura lieu.

Quelles conséquences pour Bitcoin et les Bitcoiners ?

Imaginons que le moment thermidorien ait lieu et que Bitcoin fusionne avec la finance traditionnelle pour ne devenir qu’une réserve de valeur.

Mis à part sa rareté programmée, qu’est-ce que Bitcoin pourrait apporter s’il devenait simplement un actif financier parmi d’autres ? Admettons que demain tout le monde possède du Bitcoin via un ETF ou sa banque : quel serait alors son intérêt ?

L’un des plus grands dangers pour Bitcoin serait que plusieurs de ses caractéristiques fondamentales disparaissent de son usage courant, telles que l’auto-conservation ou la résistance à la censure.

Les cypherpunks pourraient alors être tentés de se tourner vers d’autres crypto-actifs davantage en phase avec leur idéologie, tels que Zcash ou Monero.

D’ailleurs, s’il devait y avoir une fusion entre Bitcoin et la finance traditionnelle, il n’est même pas certain que le prix du Bitcoin augmente de manière significative. C’est peut-être même l’inverse qui pourrait se produire. Après tout, les plus fortes phases de hausse ont eu lieu bien avant l’arrivée massive des institutionnels.

Bref, si les Bitcoiners abandonnent les fondamentaux de Bitcoin — auto-conservation, résistance à la censure, décentralisation, etc. — ils pourraient être les véritables cocus de ce mariage entre Bitcoin et la finance traditionnelle !

Cependant, si la majorité des nouveaux entrants dans Bitcoin préfèrent passer par des tiers centralisés, on voit mal comment lutter contre cette tendance. Après tout, chacun choisit ce qui lui convient, au détriment éventuel de la dimension révolutionnaire de la décentralisation.

Conclusion

Toute révolution finit par s’arrêter pour laisser place à un régime plus stable, et la révolution Bitcoin pourrait suivre cette logique. Il existe déjà des signes permettant de penser que Bitcoin s’adoucit et se normalise vis-à-vis du système financier traditionnel. Or, si cette tendance se prolonge, il est possible que les Bitcoiners en soient les grands perdants.

Selon certains cependant, même si la majorité des nouveaux venus dans Bitcoin passent par des tiers centralisés soumis au droit local, la valeur et l’avenir de Bitcoin reposeront toujours sur le fait qu’il reste utilisable en dehors de ces tiers. Ce n’est pas parce que beaucoup renoncent à la résistance à la censure — au sens large : détention, transfert, mais aussi caractéristiques du protocole lui-même, comme la limite des 21 millions — que la valeur de cette propriété disparaît. D’ailleurs, les particuliers, entreprises ou gouvernements soumis à des sanctions internationales, en Russie ou en Iran par exemple, ne passent pas par BlackRock, Fidelity ou MicroStrategy : pour eux, cette résistance à la censure reste indispensable et pleinement fonctionnelle.

Références

[1] https://revolution-francaise.net/2019/05/15/727-le-moment-thermidorien-de-charles-francois-dumouriez
[2] https://www.youtube.com/watch?v=_B9UlVT9NTk
[3] https://blog.lopp.net/on-ossification/
[4] https://viresinnumeris.fr/avarice-bitcoin-relation-ambigue/
[5] https://viresinnumeris.fr/succes-saylorisme-corruption-bitcoin/
[6] https://viresinnumeris.fr/tether-cheval-de-troie-asservissement-financier/
[7] https://youtu.be/W_b9fVJp8t0?si=T2SWx58cWyAgKhd-&t=6045
[8] https://blog.lavoiedubitcoin.info/post/illusion
[9] https://blog.lavoiedubitcoin.info/post/Salvador
[10] https://www.youtube.com/watch?v=Q1e3iKhe5wY
[11] https://www.youtube.com/watch?v=POSXQTIYRyk


A propos de l’auteur

Thomas Mang, ancien doctorant au CEA de Grenoble, est ingénieur en Photonique depuis 2017. Passionné par les technologies du numérique (l’impression 3D, Bitcoin), il s’y intéresse non pas à travers le prisme des « sciences dures » mais par les sciences humaines : l’histoire ou l’anthropologie.

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