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Insultes et litanies

Ceci est une réponse à  « France, où est ta stratégie » ou ici. Les documents projetés lors de mon exposé à France Stratégie le 4 juin 2018 sont disponibles ici. Ils ont provoqué quelques réactions, en particulier ici. J’y ai répondu en ajoutant quelques lignes à la fin du document lui-même. Je découvre aujourd’hui grâce à bitcoin.fr ( ici ) qu’une autre réaction dont je n’ai pas eu connaissance a été publiée par Pierre Noizat le 11 juin 2018.

Cette réaction qui commence par des insultes est un peu inquiétante pour le Bitcoin car si la seule réponse que trouve un des plus acharnés défenseurs du Bitcoin en France aux problèmes profonds et réels que rencontrent le Bitcoin est de ce niveau, c’est sans doute que les choses vont vraiment très mal. Je réponds brièvement à ces commentaires.

Je ne renverrai pas des insultes en réponse aux insultes — Monsieur Noizat gardez votre calme ! —, mais je précise quand même :

– si l’analyse présentée n’est pas assez scientifique à vos yeux, il faut dire pourquoi et répondre aux arguments et calculs avancés dans le document — aussi précis qu’on peut les faire — et ne pas se contenter de répéter sans donner aucun chiffre et aucun détail la litanie des mauvaises raisons utilisées pour tenter de justifier les POW du réseau Bitcoin.

 

« La consommation de l’algorithme proof of work représente la barrière physique opposée à une réécriture de la blockchain. »

Plutôt que de réfléchir et de participer à la mise au point de variantes des protocoles blockchain, comme le fait pas exemple Daniel Larimer, certains préfèrent continuer à défendre l’idée que seul le POW peut sécuriser une blockchain. C’est faux et cela a maintenant été bien démontré par les crypto-monnaies qui s’en passent. En général l’argument que les POW sont les seules bonnes méthodes de protection de la blockchain s’accompagne de l’oubli qu’il existe d’autres attaques possibles d’un réseau de type Bitcoin et que le POW n’en protège pas du tout.

Consulter par exemple cet article récent qui fait le tour de ces problèmes :  https://arxiv.org/pdf/1706.00916.pdf

Nakamoto a proposé quelque chose de génial, mais d’imparfait. Il est temps de le reconnaître et de passer à l’étape suivante. S’accrocher aux POW est suicidaire pour les crypto-monnaies et ne fait que retarder le moment où elles pourront jouer un rôle réel dans l’économie. Je trouve ahurissant qu’on m’insulte parce que je soutiens cette idée.

 

2 « Les mineurs sont incités à utiliser l’énergie la moins chère, c’est à dire la surcapacité temporaire des infrastructures de production d’énergies renouvelables. »

Oui, ils sont incités, comme tout utilisateur d’énergie est incité à utiliser l’énergie la moins chère ! Quand une centrale à charbon ne reçoit pas une demande correspondant à sa capacité maximum de production, elle produit moins et donc brule moins de charbon, et envoie moins de CO2 dans l’atmosphère. Si un mineur se propose de lui acheter ce qu’elle peut produire et ne produit pas, la centrale sera heureuse de lui vendre cette électricité qu’elle peut produire, et elle brulera donc le charbon qui sans cela ne serait pas brulé. On sait que c’est ce qui se passe en particulier en Chine. Il n’est pas vrai que seules les surcapacités temporaires des infrastructures de production d’énergies renouvelables servent à miner le Bitcoin, mais bien sûr le croire est une fable qui plaît aux défenseurs acharnés des POW.

De toutes les façons cette énergie surproduite pourrait trouver de meilleurs usages comme contribuer à la recherche médicale en opérant des calculs massifs pour résoudre les problèmes de repliement des ARN, ou mener des recherches pour optimiser toutes sortes d’algorithmes, etc. De tels calculs se délocalisent très bien (et il y en a bien d’autres) et peuvent donc parfaitement être menés près des centres de production sans avoir à déplacer l’énergie ce qui exige des infrastructures nouvelles que d’ailleurs on peut envisager aussi de développer pour exploiter au mieux et utilement les surcapacités.

Merci à Jean-Luc qui donne quelques précisions :

« Les mineurs sont effectivement incités à utiliser l’énergie la moins chère là où ils la trouvent : les barrages hydroélectriques (Sichuan, Canada, Géorgie…), la géothermie (Islande) mais hélas également le charbon (Mongolie intérieure, Sibérie, Etats-Unis, Australie…). Je pense que la communauté, si communauté il y a, devrait dénoncer ces pratiques et les entreprises qui s’y livrent (notamment Bitmain) avec la même force qu’elle met pour dénoncer les absurdités fiscales qui paralysent le développement des cryptos en France. »

 

3 « L’empreinte carbone du système bancaire traditionnel va bien au-delà de sa consommation. »

C’est classique, mais comme d’habitude aucun chiffre précis, ni raisonnement, n’est mentionné et surtout on oublie :

– que le système bancaire ne sert pas qu’à émettre et faire circuler de la monnaie, mais qu’il permet aussi les emprunts et bien d’autres choses que Bitcoin ne remplace pas.

– que les monnaies cryptographiques ne dépensent pas de l’énergie que pour la POW :

(a) il y a l’énergie dépensée par toutes les machines qui bien que ne minant pas font que les transactions et pages circulent ; en particulier il y a tous les smartphones et ordinateurs personnels qui détiennent les wallets.

(b) il y a l’énergie dépensée par toutes les entreprises fonctionnant autour du Bitcoin : les développeurs, les exchanges, les sites d’information, les firmes concevant des ASIC de plus en plus performants, etc. La circulation des millions de machines pour miner entre leur lieu de production et le lieu de leur installation, engendre aussi une forte dépense d’énergie, etc.

Le minage est uniquement le coût lié à l’émission des bitcoins et à certains aspects de la sécurisation du réseau (mais pas tous) il est l’équivalent du coût d’impression et d’acheminement des billets. Je ne reviens pas sur cette discussion difficile à mener (mais encore faut-il essayer !) voir ici.

Je ne défends pas le monopole de création monétaire des banques et au contraire je me réjouis de la possibilité de l’existence des crypto-monnaies, mais je suis convaincu qu’il faut renoncer au POW et se tourner vers les autres algorithmes de consensus, et que plus on tarde à le faire plus on retarde le succès des ces monnaies échappant aux banques.

J’adore le dernier argument de Pierre Noizat :

« Pour illustrer la qualité des prévisions de ces économistes chevronnés, rappelons que 1 dollar qu’ils auraient investi en Bitcoin en 2015 présente 3 ans après (août 2018) une plus value de 25 dollars. »

Oui, et tous ceux qui ont acheté pour des dizaines de milliards de dollars des crypto-monnaies quand le Bitcoin valait 20 000 dollars et qui ont perdu les 2/3 de leurs investissements (j’en connais qui ne sont pas contents) qu’est-ce qu’ils pensent de cet argument !

 


A propos de l’auteur

Jean-Paul Delahaye est mathématicien – il a passé un doctorat d’Etat en mathématiques sur la théorie des transformations de suites – et informaticien – il est professeur à l’université de Lille 1 et chercheur au Centre de Recherche en Informatique, Signal et Automatique de Lille du CNRS et membre du Algorithmic Nature Group. Ses travaux actuels portent sur les jeux computationnels, la théorie algorithmique de l’information, la définition du hasard et sa perception. Depuis 1992, il tient la rubrique Logique et calcul (un article de 6 pages chaque mois) dans la revue Pour la science. Il a également écrit de nombreux articles consacrés à Bitcoin et publiés sur son blog.

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