Devenir multimillionnaire… et perdre la clé du trésor

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Traduction d’un article de Nathaniel Popper publié le 12 janvier dans le New York Times.

Stefan Thomas, un développeur d’origine allemande vivant à San Francisco, n’a plus que deux essais pour trouver un mot de passe qui vaut, cette semaine, environ 220 millions de dollars. Ce mot de passe lui permettrait de déverrouiller un petit disque dur, appelé IronKey, contenant les clés privées d’un portefeuille numérique de 7 002 bitcoins. Alors que le prix du Bitcoin a fortement chuté lundi, il est toujours en hausse de plus de 50% en un mois à peine, depuis qu’il a dépassé son précédent sommet historique à 20 000 $.

Le problème est que Stefan Thomas a perdu il y a des années le papier où il avait écrit le mot de passe et son IronKey ne lui permet que dix essais avant de chiffrer pour toujours son contenu. Il a déjà effectué huit tentatives, avec les mots de passe qu’il utilise le plus fréquemment – en vain : « Que faire ? M’allonger sur mon lit et réfléchir ? Puis retourner vers mon ordinateur avec une nouvelle idée qui ne fonctionnera pas et être à nouveau désespéré ? »

Après un parcours extraordinaire et erratique de huit mois, Bitcoin a rendu beaucoup de ses détenteurs très riches en peu de temps, alors même que la pandémie de coronavirus ravageait l’économie mondiale. Mais la nature particulière de cette cryptomonnaie a également exclu de nombreuses personnes de leur nouvelle richesse en raison de clés perdues ou oubliées. Elles ont été contraintes de regarder, impuissantes, le prix qui augmentait ou baissait de façon spectaculaire, incapables de tirer profit de leur richesse numérique.

Sur les 18,5 millions de Bitcoins existants, environ 20% – soit une valeur actuelle d’environ 140 milliards de dollars – reposeraient dans des portefeuilles perdus ou bloqués, selon la société de données ChainalysisWallet Recovery Services, une entreprise qui aide à retrouver les clés numériques perdues, déclare recevoir 70 demandes par jour de personnes qui souhaitent obtenir de l’aide pour récupérer leur fortune, trois fois plus qu’il y a un mois.

(source Chainalysis)

Les propriétaires de Bitcoin ainsi exclus de leur portefeuille parlent de jours et de nuits de frustration alors qu’ils tentaient d’accéder à leur fortune. Certains possédaient des bitcoins depuis dix ans, c’est-à-dire à une époque où personne ne savait que ces jetons vaudraient un jour quoi que ce soit.

« Au fil des années, je dirais que j’ai passé des centaines d’heures à essayer de débloquer ces portefeuilles », a déclaré Brad Yasar, un entrepreneur de Los Angeles qui possède quelques ordinateurs de bureau contenant les milliers de bitcoins qu’il a générés pendant les premiers jours de cette technologie. Ces Bitcoins valent maintenant des centaines de millions de dollars, mais il a perdu ses mots de passe il y a de nombreuses années et a mis les disques durs les contenant dans des sacs scellés sous vide, hors de sa vue : « Je ne veux pas me rappeler tous les jours que ce que j’ai maintenant n’est qu’une fraction de ce que je pourrais avoir si je n’avais pas perdu ces mots de passe ».

Cette situation est un rappel brutal des fondements technologiques particuliers de Bitcoin qui le distinguent de l’argent « normal » et lui confèrent certaines de ses qualités les plus vantées – et les plus risquées. Avec les comptes bancaires traditionnels et les portefeuilles en ligne, des banques comme Wells Fargo et d’autres sociétés financières comme PayPal peuvent fournir aux gens les mots de passe de leurs comptes ou réinitialiser les mots de passe perdus.

Mais derrière Bitcoin il n’y a aucune entreprise pour stocker ou restituer les mots de passe. Pour son créateur, une figure de l’ombre connue sous le nom de Satoshi Nakamoto, l’idée centrale de Bitcoin c’est de permettre à quiconque, partout dans le monde, d’ouvrir un compte bancaire numérique et de détenir l’argent sans qu’aucun gouvernement ne puisse l’en empêcher. Il a rendu cela possible par la structure même de Bitcoin, un réseau d’ordinateurs qui suivent les règles d’un algorithme complexe permettant de créer une adresse et une clé privée associée, qui n’est connue que de la personne qui a créé le portefeuille.

Le logiciel permet également au réseau Bitcoin de confirmer l’exactitude du mot de passe pour permettre les transactions, sans voir ni connaître le mot de passe lui-même. En bref, le système permet à quiconque de créer un portefeuille Bitcoin sans avoir à s’inscrire auprès d’une institution financière ou à passer par une quelconque vérification d’identité. Ces propriétés ont rendu Bitcoin très populaire auprès des criminels, qui peuvent effectuer ou recevoir des paiements sans révéler leur identité. Cela a également séduit des gens dans des pays comme la Chine, le Venezuela et dans tous les autres endroits du monde où un gouvernement autoritaire est susceptible de piller ou de fermer arbitrairement un compte bancaire traditionnel.

Mais la structure de ce système laissait aux gens la responsabilité de se souvenir et de sécuriser leurs mots de passe : « Même les investisseurs les plus avertis ont parfois été incapables de gérer correctement leurs clés privées », déclare Diogo Monica, cofondateur d’une start-up appelée Anchorage, qui aide les entreprises à sécuriser leurs cryptomonnaies. Diogo Monica a lancé son entreprise en 2017 après avoir aidé un fonds spéculatif à retrouver l’accès à l’un de ses portefeuilles Bitcoin.

Stefan Thomas, le développeur, avait été attiré par Bitcoin en partie parce que ça échappait au contrôle d’un Etat ou d’une entreprise. En 2011, alors qu’il vivait en Suisse, il a reçu ses 7 002 bitcoins d’un fan de Bitcoin en récompense pour la réalisation de la célèbre vidéo What is Bitcoin ?, qui a permis à de nombreuses personnes de découvrir cette technologie. Cette même année, il a perdu les clés numériques du portefeuille contenant les fonds. Depuis lors, la valeur de Bitcoin a grimpé en flèche, a chuté aussi parfois sans que jamais il ne puisse mettre la main sur son trésor. Aujourd’hui Thomas n’est plus tout à fait sûr que les gens devraient être leur propre banque et détenir eux-mêmes leur argent : « Toute cette idée d’être sa propre banque – permettez-moi de l’exprimer ainsi : Fabriquez-vous vos propres chaussures ? La raison pour laquelle nous avons des banques est que nous ne voulons pas nous occuper de tout ce que font les banques. »

D’autres adeptes du bitcoin ont également pris conscience des difficultés à être sa propre banque. Certains ont sous-traité ce travail à des start-ups et des plateformes d’échanges qui sécurisent pour eux leurs clés privées. Pourtant, certains de ces services n’ont pas été à la hauteur. Bon nombre des plus grands échanges Bitcoin au fil des ans – et d’abord la plateforme bien connue, Mt.Gox – ont perdu des clés privées ou ont été victimes de vols.

Gabriel Abed, 34 ans, un entrepreneur de la Barbade, a perdu environ 800 bitcoins – valeur actuelle d’environ 25 millions de dollars – lorsqu’un collègue a reformaté l’ordinateur portable contenant ses clés privées en 2011. Abed affirme cependant que cela n’a pas atténué son enthousiasme. Avant Bitcoin, ses compatriotes et lui ne pouvaient pas accéder facilement à des produits financiers numériques si banals pour les Américains, tels que les cartes de crédit et des comptes bancaires. À la Barbade, obtenir ne serait-ce qu’un compte PayPal était presque impossible. La nature ouverte de Bitcoin lui a donné pour la première fois un accès complet au monde financier numérique : « Le risque d’être sa propre banque est compensé par la possibilité d’accéder librement à son argent et d’être citoyen du monde – cela en vaut la peine ».

Pour Abed et Thomas, les pertes résultant de la mauvaise gestion de leurs clés privées ont été en partie atténuées par les énormes gains qu’ils ont réalisés sur les bitcoins qu’ils ont réussi à conserver. Les 800 Bitcoins que M. Abed a perdus en 2011 ne représentaient qu’une fraction des jetons qu’il a achetés et vendus depuis, ce qui lui a permis d’acheter récemment un terrain de 100 acres [40 hectares] en bord de mer à la Barbade pour plus de 25 millions de dollars.

Stefan Thomas affirme qu’il a également réussi à conserver suffisamment de bitcoins – et à se souvenir des mots de passe – pour lui donner plus de richesses qu’il n’en a besoin. En 2012, il a rejoint une start-up de cryptomonnaie, Ripple, qui visait à améliorer Bitcoin [NdT : lol]. Il a été récompensé par la propre devise native de Ripple, connue sous le nom de XRP, qui a pris de la valeur (Ripple a cependant rencontré récemment des problèmes juridiques, en partie parce que les fondateurs avaient trop de contrôle sur la création et la distribution des XRP.)

En ce qui concerne son mot de passe perdu et ses bitcoins inaccessibles, Stefan Thomas a mis son IronKey dans une installation sécurisée – il ne dira pas où – au cas où les cryptographes trouveraient de nouvelles façons de craquer des mots de passe complexes. Le garder loin de lui l’aide à moins y penser : « Je suis arrivé à un point où, pour ma propre santé mentale, je me suis résigné à abandonner tout ça au passé. »

Source : nytimes.com