Crypto-exchanges : l’adieu aux banques françaises

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Alors que les courtiers spécialisés dans les cryptomonnaies ont eu tendance à se multiplier ces dernières années, il n’existe aujourd’hui que deux plateformes de trading euros/cryptos établies en France : Paymium, l’une des plus anciennes du monde, et la jeune toulousaine Zebitex. Une activité pourtant stratégique puisque l’essentiel des bitcoins vendus, y compris par des courtiers, proviennent toujours d’un crypto-exchange [1]. Pas de « crypto-nation », donc, sans crypto-exchanges, et pas de crypto-exchanges sans banque pour les soutenir [2].

Après avoir longtemps bataillé avec des banques françaises, les deux exchanges français ont choisi, il y a quelques mois déjà, de se tourner vers des établissements bancaires plus accueillants situés hors de l’hexagone : au Luxembourg pour Zebitex et en Lituanie pour Paymium.

Pierre Noizat, CEO de Paymium et de Blockchain.io a accepté de nous en dire davantage sur ce choix :

 

Pour quelle(s) raison(s) avez-vous décidé de renoncer à un partenariat avec une banque française ?

Ce n’est pas tant Paymium qui renonce aux banques françaises que les banques françaises qui censurent Paymium en lui imposant, au fil des ans, des limites de moins en moins compatibles avec la rentabilité et la croissance du service.

En effet, Paymium fait la jonction entre deux réseaux de paiements, le réseau public, ouvert (“permissionless”) Bitcoin et le réseau centralisé, privé (“permissionned”) de l’Euro. Or, même si les banques ont compris l’opportunité d’investissement représentée par les crypto-actifs, elles ne trouvent pas assez d’incitations à ouvrir le réseau Euro à un réseau concurrent comme Bitcoin.

En fait, avant Bitcoin, le monopole naturel de l’Euro reposait d’une part sur la technologie, d’autre part sur la capture réglementaire. Avec l’invention de Bitcoin, la technologie bancaire est désormais accessible au plus grand nombre et les licences bancaires deviennent le seul rempart protégeant le monopole monétaire dont bénéficie l’Euro.

En clair, Paymium n’a pas le droit de tenir des comptes en Euros pour ses clients sans un partenaire bancaire, lequel peut mettre fin au “partenariat” à tout moment. Il ne s’agit donc pas d’un partenariat équilibré mais d’une relation de dépendance totale et unilatérale qui soumet l’innovateur (Paymium) au bon vouloir des banquiers.

Tout ceci est spécifié en détail dans le COMOFI [3], un texte écrit par les banquiers pour les banquiers sans aucun contrôle démocratique réel par les tiers indépendants que sont les clients des banques, entreprises et particuliers.

J’ai déjà souligné qu’il était illusoire de vouloir bâtir une “crypto-nation” sans inscrire dans la loi la fin officielle du monopole de l’euro, c’est-à-dire la possibilité pour chaque citoyen d’utiliser la monnaie de son choix selon le contexte de la transaction.

Le status quo actuel, une sorte de consensus mou pour tolérer les cryptos tout en conservant le monopole, ne peut aboutir qu’à une hégémonie US et chinoise sur les blockchains, comparable à celle qu’on observe sur le web, où l’accès au capital a fait la différence.

Je ne crois pas qu’une telle révolution, la fin du monopole monétaire, arrive de sitôt en France. Je crois plutôt au pragmatisme de certaines juridictions plus agiles qui sauront attirer les entreprises en leur proposant un schéma de licence adapté ou des partenaires stratégiques fiables. Paymium a choisi cette dernière option avec la Lituanie.

 

Bitcoin.fr : Quelles difficultés et quels obstacles avez-vous rencontrés par le passé dans vos relations avec les banques ?

Outre la fermeture du compte, pure et simple , nous avons connu une forme d’étranglement progressif avec des limites de dépôts et de retraits Euro journaliers de plus en plus basses. Ces derniers temps, avec le groupe BPCE-Natixis, nous étions limités à 10 000 € de dépôt par an et par client. Dans le même temps, une autre banque filiale du groupe BPCE propose à un de nos concurrents américains des limites de 10 millions par jour et par client pour le même niveau de vérification du compte client. Les Européens se tirent une balle dans le pied.

Comme si les fermetures de comptes et l’étranglement ne suffisaient pas, notons au passage ce petit florilège des pratiques anti-concurrentielles des banques françaises :

“Ma banque est le Crédit Mutuel, j’ai eu ma conseillère qui m’a fait comprendre que le CCM est anti-bitcoin, et qu’il faut remplir des documents envoyés en recommandé, pour pouvoir envoyer de l’argent sur votre plateforme [Paymium].”

“Ma banque, le CIC, vient de m’informer qu’elle ne pourra pas effectuer le virement sepa de 15 000 euros vers la banque XYZ [partenaire bancaire de Paymium] car, selon leurs critères, cette banque est sur leur liste noire des banques avec lesquelles ils ne peuvent pas faire affaire. Selon eux il y aurait eu des problèmes dans le passé et il leur est donc impossible de faire de virement sepa vers les coordonnées de XYZ. Je leur ai demandé de me fournir un document qui mentionne ces faits et évidemment ils ne le feront pas.”

“Nous revenons vers vous suite à votre réclamation relative au rejet d’une demande de virement d’un montant de X euros, à destination d’un compte ouvert en Estonie, au nom de la société XYZ. La société XYZ est une plateforme d’échange de crypto-monnaies. Nous ne pouvons que confirmer les termes du courrier qui vous a été adressé le 29 janvier dernier par le service Flux et Moyens de paiement. Compte tenu des risques associés à un investissement sur ces actifs spéculatifs, la Caisse régionale de Crédit Agricole Mutuel Atlantique Vendée adopte une position de prudence, afin de protéger les intérêts de ses clients. Notre décision est fondée sur la volonté de vous protéger des conséquences financières et patrimoniales pouvant résulter de ces investissements.”

“Les banques, et en particulier le Crédit Agricole Atlantique Vendée, ont un devoir de conseil et de vigilance vis-à-vis de leur clients. L’AMF et la Banque de France alertent régulièrement sur les risques d’escroquerie et de perte liée aux crypto-actif. (bit.ly/YTcrypto). Les expériences d’un certain nombre de nos clients renforcent notre position de prudence. Selon le type d’opération et d’appétence aux risques des clients concernés, nous pouvons être amené à refuser certaines opérations.”

 

Les décideurs politiques vous semblent-ils soucieux du problème ? Sont-ils conscients des enjeux ?

Les partis politiques sont, comme tous les acteurs économiques non-financiers, placés dans le même type de dépendance totale vis à vis des banques : ils sont à leur merci pour financer les campagnes électorales. Lorsque nous votons au premier tour, il s’agit en fait d’un deuxième tour car les banques ont pré-sélectionné implicitement les programmes et les candidats. Comment s’étonner que les citoyens aient l’impression que rien ne change élection après élection ? Et comment pourrait on attendre des politiques qu’ils aillent durablement et efficacement à l’encontre du lobby bancaire qui les finance ?

Seuls les petits pays seront capables de telles initiatives car l’intérêt général peut alors s’imposer par la proximité entre les citoyens et les élus. Ce ne sera pas le cas dans un grand pays centralisé comme la France.

 

Quelle est l’actualité de Paymium et de blockchain.io ? Quels sont les développements en cours ?

Nous prévoyons d’introduire prochainement sur paymium.com d’autres monnaies comme CHF, USD et JPY pour compléter la paire BTC/Euro. Et notre plateforme blockchain.io est en train de prendre son envol pour les échanges de crypto à crypto.

 


[1] Précision de Pierre Noizat : « Rappelons que Paymium reste à ce jour le seul véritable “exchange” établi en France même si un certain nombre d’intermédiaires opèrent en France avec des concurrents étrangers de Paymium. Un “exchange” se distingue des intermédiaires (“brokers”) par le simple fait qu’il met en relation directe les fonds des acheteurs et des vendeurs au travers d’un “carnet d’ordres”, pour une exécution immédiate. Par contre, les brokers pratiquent l’achat/vente de leurs propres coins en s’appuyant sur des exchanges pour la formation du prix et la liquidité. Un exchange doit donc assurer la liquidité des échanges qui ne peut s’appuyer que sur des flux bancaires journaliers importants: c’est là que les banques françaises se sont distinguées.

[2] Les opérations de trading euros/bitcoins impliquent généralement que les exchanges détiennent les fonds en euros de leurs clients, ce qui relève de la fourniture de services de paiement. Exercer cette activité à titre habituel en France nécessite un partenariat avec un établissement disposant d’un agrément de prestataire de services de paiement (établissement de crédit, établissement de monnaie électronique ou établissement de paiement) délivré par l’ACPR. 

[3] COMOFI : Code monétaire et financier, qui regroupe les dispositions de nature législatives et réglementaires concernant les activités des professionnels de la banque, de la finance et de l’assurance.