Comment faire en sorte que Bitcoin dure 1 000 ans ?

0
16

Cet article est inspiré de la vidéo de DirtyBiology (alias Léo Grasset) sur la science des projets qui durent 1 000 ans.

La science des projets qui durent 1 000 ans

Comment faire en sorte que des gens que vous ne connaissez pas et ne pouvez connaître (les générations futures) acceptent de participer à votre projet, génération après génération ?

Notre société s’accélère et la durée de vie des institutions est de plus en plus courte : par exemple, en 1950, la durée de vie moyenne d’une entreprise du S&P 500 était de 60 ans, tandis qu’en 2026, elle est de 15 ans [1].

À l’inverse, l’entreprise japonaise de construction et de rénovation de temples Kongō Gumi a été fondée en 578 après J.-C. et existe toujours (depuis 1 448 ans). C’est l’exemple type d’un projet millénaire qui a su faire travailler des générations entières dans un même secteur.

Dans sa vidéo, DirtyBiology (alias Léo Grasset) établit plusieurs règles pour faire perdurer un projet sur le très long terme :

  • Ayez une institution qui pose les règles du jeu.
  • Ayez une transmission robuste entre les générations.
  • Soyez ouverts à de nouvelles méthodes.
  • Restez à petite échelle.
  • Visez la base de la pyramide de Maslow.
  • Ayez de la chance.

Si vous voulez avoir une perception plus fine de ce qu’est la science des projets qui durent 1 000 ans, vous pouvez aller voir la vidéo de DirtyBiology (alias Léo Grasset) sur le sujet [2].

Appliquer cela à Bitcoin

Le maintien du projet Bitcoin est une sorte de course de relais dans laquelle les participants ne se croisent pas forcément. Après tout, pour maintenir un nœud, miner ou proposer un BIP, les Bitcoiners ne sont pas obligés de tous se réunir en même temps. Cela est vrai géographiquement, mais aussi temporellement.

Maintenant, vérifions si les règles citées dans le chapitre précédent sont bien appliquées à Bitcoin.

Ayez une institution qui pose les règles du jeu

Bitcoin n’a pas de fondation. Bitcoin Core est relativement solide car son code est facilement accessible et utilisable ; par contre, il y a relativement peu de développeurs actifs ou de mainteneurs… En effet, si environ 1 200 personnes ont contribué au code de Bitcoin, en 2026, il n’y a en revanche que 25 membres actifs sur le GitHub de Bitcoin et seulement 6 mainteneurs disposant des clés de confiance leur permettant de fusionner directement du code dans le dépôt principal. Bitcoin est avant tout un protocole numérique dont la principale institution en matière de logiciel de nœud est Bitcoin Core. À l’heure actuelle, il semble que son seul point faible soit son faible nombre de développeurs.

D’accord pour la partie technique, mais faut-il des institutions légales pour Bitcoin ? En effet, outre la dimension technique, nous avons aussi la dimension légale : Bitcoin vis-à-vis de la loi et de l’État (le droit, les impôts…).

En 2012 est créée la Bitcoin Foundation, une société américaine à but non lucratif. Elle a été fondée afin de tenter de restaurer la réputation de Bitcoin après plusieurs scandales, et de promouvoir son développement et son adoption. Mais cela n’a pas très bien marché : en 2015, la société est dissoute.

En France, nous avons l’INBi et l’ADAN, qui s’occupent des aspects légaux et politiques de Bitcoin (ou plus généralement des crypto-actifs).

Des institutions comme MicroStrategy, BlackRock, Coinbase, Fidelity Digital Assets, ARK Invest, Block et Blockstream ont annoncé la création du Bitcoin Security Consortium [3]. Cette initiative vise à structurer le financement d’efforts de recherche et de développement destinés à préserver la sécurité du protocole Bitcoin pour faire face, notamment, au développement à long terme de l’informatique quantique et à ses risques. Bon, ici ce n’est pas légal mais technique, certes ; néanmoins, que de grandes et riches institutions s’impliquent dans la sécurité du protocole Bitcoin est objectivement une bonne nouvelle.

Ayez une transmission robuste entre les générations

Il s’agit ici principalement d’être certain que les générations futures puissent avoir accès à des nœuds, à du matériel de minage et à du code pour participer au réseau, ce qui est le cas en 2026. Grâce à Internet et au numérique en général, cela ne pose pas de problème et ne devrait pas en poser à l’avenir.

Soyez ouverts à de nouvelles méthodes

Cette règle-là est un peu libre d’interprétation : parle-t-on de nouvelles méthodes technologiques ou organisationnelles ? Les crypto-actifs sont un vaste champ d’expérimentation dans lequel Bitcoin peut piocher. Nous espérons que Bitcoin se mettra à jour pour se prémunir d’une attaque quantique. Jusqu’ici, Bitcoin — et notamment son industrie du minage — est resté ouvert aux différentes méthodes pour exploiter de l’énergie (comme la valorisation ou le torchage du méthane…).

Restez à petite échelle

Bitcoin est un protocole numérique mondial, ce n’est pas vraiment un projet à petite échelle… Néanmoins, il est possible de prendre la règle dans un autre sens : les projets autour de Bitcoin peuvent être à petite échelle (conférences, tiers-lieux, projets open source…). De plus, les éléments de base du réseau Bitcoin (nœuds et mineurs) peuvent être à petite échelle (sur un Raspberry Pi ou un Bitaxe). Ainsi, Bitcoin reste compatible avec cette règle.

Visez la base de la pyramide de Maslow

Les principaux usages de Bitcoin sont l’outil monétaire (effectuer des transactions librement sans censure) et l’outil d’épargne (préserver, voire augmenter son pouvoir d’achat dans le temps). C’est-à-dire des besoins assez basiques qui restent à la base de la pyramide de Maslow.

Ayez de la chance

Il est possible de maximiser la chance : par exemple, plus l’on a de nœuds, moins le réseau a de chances de planter ; plus le hashrate est grand et décentralisé, plus le réseau est résistant à une attaque des 51 %. Bref, la chance, ça se travaille. D’un point de vue technique, cela consiste à minimiser les barrières d’accès au maintien d’un nœud et au minage. C’est-à-dire faire en sorte que le novice puisse lui aussi facilement participer au réseau : pour les nœuds, Bitcoin-Qt (sur un ordinateur personnel), Umbrel ou Start9 sont de bonnes portes d’entrée ; pour le minage, le Bitaxe reste l’option la plus simple.

Pour assurer qu’un projet tienne dans le temps, un concept intéressant est le « future design ». Il s’agit d’inclure dans le processus de prise de décision une personne qui représente le futur : c’est-à-dire que, dans le présent, une personne est chargée de représenter les générations à venir. Nous pourrions par exemple imaginer des développeurs Core qui se mettent à la place des futurs utilisateurs de Bitcoin dans 10 ou 20 ans. D’ailleurs, pour le débat du « budget des mineurs », c’est un peu ce qu’il se passe : on anticipe les revenus des mineurs dans le futur selon que le prix de Bitcoin augmente ou non, que les frais augmentent ou non…

Reste une question : qu’est-ce que les générations futures peuvent changer dans le protocole Bitcoin et qu’est-ce qui doit être maintenu ? En réalité, avec le mécanisme de fork (« fourche » ou « embranchement » en français), les participants peuvent choisir la version de Bitcoin qui leur convient le mieux, avec des blocs de transactions plus gros (Bitcoin Cash) ou avec l’option de faire des transactions anonymes (Zcash)…

Ainsi, sur le long terme, plutôt qu’un Bitcoin authentique et véritable concurrencé par des shitcoins issus de forks (ou pas) comme le dit la vulgate des maximalistes toxiques, nous finissons par avoir un nuancier de protocoles ayant chacun leurs petites différences techniques. C’est déjà le cas en 2026 et l’échec du BIP-110 montre que cette vision du Bitcoin authentique et véritable mène à une impasse. Dans l’univers des crypto-actifs en général, nous avons en définitive une mosaïque de protocoles dont Bitcoin reste la pièce et l’inspiration principales.

Conclusion

Pour faire perdurer un projet, il semble qu’il y ait quelques règles plus ou moins de bon sens à suivre. Dans l’ensemble, Bitcoin est en phase avec ces règles qui pourraient lui permettre de perdurer 1 000 ans, même s’il reste quelques points faibles comme la quantité de développeurs actifs ou de mainteneurs. Un élément rassurant quant à la résilience de Bitcoin est la facilité à maintenir un nœud ou à miner. Enfin, concernant ce qui devrait être maintenu ou pas dans Bitcoin (la limite des 21 millions…), il existe déjà un large nuancier de protocoles présentant de petites différences avec le consensus Bitcoin. Sur ce, il est bien possible que Bitcoin et les crypto-actifs en général durent mille ans.

Références :
[1] https://www.apolloacademy.com/average-tenure-of-companies-in-the-sp-500-index-15-years/
[2] https://www.youtube.com/watch?v=zZHrO9SHb-A
[3] https://bitcoin.fr/creation-du-bitcoin-security-consortium/


A propos de l’auteur

Thomas Mang, ancien doctorant au CEA de Grenoble, est ingénieur en Photonique depuis 2017. Passionné par les technologies du numérique (l’impression 3D, Bitcoin), il s’y intéresse non pas à travers le prisme des « sciences dures » mais par les sciences humaines : l’histoire ou l’anthropologie.

BTC : bc1qs7fw8mnllx3d4tt4fu3m2qv4lueg9kqx0uk0xa

Article sous licence CC BY-NC – Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale