Ben (pseudonyme), ingénieur en informatique, revient sur son parcours de dix années dans l’écosystème Bitcoin. De sa découverte du protocole en 2010 à sa transition vers une vie de rentier entre 2022 et 2026, il partage sans filtre les réussites, les doutes, ainsi que les profondes transformations personnelles et économiques qu’a entraînées sa rencontre avec Bitcoin.
Thomas : Est-ce que tu peux te présenter succinctement ?
Ben : Ingénieur en informatique dans la quarantaine, deux enfants, dans Bitcoin depuis une dizaine d’années.
Thomas : Quand as-tu commencé dans Bitcoin exactement ?
Ben : Un peu après la chute de Mt. Gox début 2014. Quand j’ai voulu commencer, je me suis renseigné sur les plateformes et, bizarrement, à cette époque, je ne connaissais même pas Mt. Gox. C’était le début de Coinbase, Kraken et bien d’autres plateformes qui n’existent plus.
Thomas : Comment as-tu connu Bitcoin ?
Ben : En fait, disons que j’étais sensibilisé par mes études, j’étais ingénieur logiciel et donc intéressé par l’open source, je regardais souvent Slashdot et j’ai vu une news vers 2010 qui parlait de Bitcoin comme d’une expérience technologique d’une monnaie algorithmique indépendante des États et institutions.
Thomas : Pourquoi attendre 2014 pour se lancer ?
Ben : Dès le départ, j’ai trouvé ça intéressant, parce que pour moi, il y avait les ingrédients pour que ça prenne et devienne inarrêtable, mais au tout départ, personne ne savait si ça allait marcher. J’avais ni le temps ni vraiment l’envie d’explorer, puis j’en ai re-entendu parler entre 2011 et 2012 et ça prenait de l’essor, notamment il commençait à y avoir une industrie du mining et des gens commençaient à considérer que ça a de la valeur (ça commence à être coté, des plateformes d’échange se créent…). La première fois que j’ai voulu en acheter, c’était en 2012 quand ça valait 10 dollars, mais je ne l’ai pas fait parce que je travaillais à plein temps et je n’avais ni le temps ni l’argent de m’y mettre même si je suivais régulièrement le cours (ça vaut 10 dollars, puis 100, puis 20…). Puis arrive 2014, période où je perds mon emploi, j’ai du temps et du fric (prime de départ…). Je me retrouve avec une somme d’argent dont je n’ai pas besoin, Bitcoin me semble être une évidence et j’ai enfin du temps pour m’y intéresser.
Thomas : Et à cette époque, à part l’aspect économique ?
Ben : J’y suis rentré d’abord pour l’aspect techno, pour moi, c’est un protocole qui va révolutionner les transferts d’argent, je n’ai pas forcément des idées politiques très marquées. Quand je rentre dans Bitcoin, je ne me souviens pas si l’aspect économique était très clair pour moi, à l’époque je n’avais aucune culture financière ou monétaire. Pour moi, c’est l’aspect ouvert de la techno qui allait assurer son succès. Le fait d’être impliqué financièrement dans Bitcoin me pousse petit à petit à m’intéresser à l’aspect économique et politique. Je n’ai jamais fait tourner de nœud ou miné, j’allais régulièrement sur le forum Bitcoin Talk.
Thomas : C’est quoi la prochaine phase après 2014 ?
Ben : Je FOMO en 2014 sur un rebond du Bitcoin et, en fait, le marché se retourne (on fait des plus bas), mais je ne revends pas tout, je vends un peu pour racheter plus bas. Puis je découvre les altcoins (Litecoin, Monero…), je diversifie une partie de mon stack Bitcoin pour spéculer sur des paires Bitcoin/altcoins pour faire grossir mon bag de Bitcoin avec plus ou moins de succès. En 2015/2016, mon stack de Bitcoin est plutôt en augmentation, mais je suis perdant par rapport à ma mise de départ en euros jusqu’en 2016. Cependant, mes convictions sont fortes, je ne lâche rien et continue à spéculer sur les altcoins (Litecoin/Monero/Ethereum) jusqu’en 2017.
Thomas : Comment as-tu vécu le bull run 2017 ?
Ben : Je me souviens qu’en avril 2017 il y a une altseason, le marché pump et, fin 2017, on arrive en phase parabolique sur le Bitcoin avec des flash crashes, mais tu as l’impression que c’est up only et ça commence à me faire peur, la valeur de mon bag explose en euros et je ne suis pas prêt (pas suffisamment formé et éduqué), ça me fait peur et je m’éloigne des écrans. Début 2018, les cours crash, d’un point de vue perso je déménage et j’ai autre chose à faire. Mon bag va être divisé par 10, mais je le vis plutôt bien, je n’ai pas vendu au top parce que j’avais peur d’aller en prison ! Il faut dire qu’à l’époque Bitcoin a mauvaise presse et, de toute façon, je n’en ai pas besoin pour vivre.
Thomas : Et sinon, est-ce que ta pensée évolue par rapport à Bitcoin ?
Ben : Ce que j’observe à cette période, c’est comment les gens et les médias en parlent, Bitcoin et les altcoins sont en expansion, or, 2016-2018, dans les médias mainstream, c’est très mal traité. En 2017, il commence à y avoir des chaînes YouTube qui parlent de Bitcoin. Pour moi, le constat c’est que les gens et les journalistes n’ont pas compris. En 2020, il commence à y avoir un intérêt sur les marchés (suite au Covid) et des innovations technologiques (les stablecoins, la DeFi…), et il commence à y avoir des médias spécialisés, les médias mainstream commencent à en parler mieux, la régulation arrive, les politiques s’y mettent… 2021, nouvelle phase de hausse et de volatilité, les gens spéculent, BFM Crypto en parle. Avant 2013, c’était un sujet de niche de nerds, 2017, c’est le cycle des early adopters, et 2020-2021, c’est l’arrivée des retails et des institutionnels… En 2021, c’est là aussi que, personnellement, je me dis que je dois rencontrer des bitcoiners et la communauté. Auparavant, je n’étais jamais allé dans des meetups ou des conférences, cela coïncide avec une hausse de mon bag et je me dis qu’il faut que j’y consacre plus de temps. Je suis issu d’un milieu de classe moyenne sans capital ni éducation financière, donc c’est nouveau pour moi (comprendre, s’éduquer…). Côté travail, j’aurais voulu passer à mi-temps, mais finalement je lâche le boulot à ce moment-là.
Thomas : Concernant la phase 2022-2026. Ben : Je passe de salarié à rentier, il y a un aspect de l’ordre personnel qui m’impacte, je n’ai plus d’occupation et cela me déprime, je sors moins de la maison, je vois moins de gens… Je voyage (au Salvador, à Madère, en Suisse), je vais dans différents meetups et conférences… Je travaille sur moi.
Thomas : Concernant les aspects idéologiques ?
Ben : Ce n’est pas mon moteur, ça peut m’intéresser mais sans plus, ce qui m’intéresse, ce sont plutôt les changements sociétaux (dont parlent par exemple Alexandre Stachtchenko ou Yorick De Mombynes et Andreas Antonopoulos avant eux…). C’est clair que je suis devenu un peu plus libéral et plus critique sur le poids de l’État dans l’économie, les impôts…
Thomas : On a fait le tour, des choses à rajouter ?
Ben : Finalement, ma rencontre avec Bitcoin a changé ma vie plus que je ne l’aurais imaginé. C’était l’opportunité d’une vie (sur le plan économique, mais pas que). J’ai bénéficié d’une grande hausse, mais ça n’a pas été de tout repos et cela a occasionné des changements profonds sur le long terme. Finalement, je me sens chanceux d’avoir pu vivre ça en restant moi-même et sain d’esprit, il y en a qui ont fini par tout perdre. J’ai pu conserver mon équilibre (ma famille), évoluer dans mon quotidien et poursuivre ma voie dans Bitcoin (je reste Bitcoiner).
propos de l’auteur

Thomas Mang, ancien doctorant au CEA de Grenoble, est ingénieur en Photonique depuis 2017. Passionné par les technologies du numérique (l’impression 3D, Bitcoin), il s’y intéresse non pas à travers le prisme des « sciences dures » mais par les sciences humaines : l’histoire ou l’anthropologie.
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