Bitcoin, dollar, libra : Volatilité des prix contre volatilité systémique

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Traduction d’un article de Caitlin Long publié hier dans Forbes : « Le prix de Bitcoin a fortement fluctué cette semaine, ce qui a amené beaucoup à conclure que Bitcoin était instable. Mais cette conclusion mérite d’être nuancée : Bitcoin a été conçu pour la stabilité systémique, pas pour la stabilité des prix. En effet, en tant que système, Bitcoin est très stable même si son prix peut ne pas l’être. Bitcoin est l’inverse des monnaies fiduciaires qui affichent généralement une stabilité des prix mais sont sujettes à des crises périodiques d’instabilité du système financier.

Par extension les “stablecoins” indexés sur des monnaies fiduciaires, tels que la nouvelle monnaie numérique de Facebook (Libra), entrent dans la même catégorie que leur collatéral : elles sont conçues pour la stabilité des prix et non la stabilité systémique et sont exposées au même risque d’instabilité périodique que les systèmes financiers traditionnels.

Un système monétaire peut-il être à la fois stable en prix et stable en tant que système ? Probablement pas, et voici pourquoi.

Le monde réel n’est pas stable. Des événements imprévisibles se produisent. Par conséquent, la demande de monnaie est intrinsèquement instable aussi, sous l’effet de facteurs tels que les séismes, les sécheresses, les ouragans, les percées technologiques, la découverte soudaine de vastes réserves de pétrole / minerais, les changements fiscaux / tarifaires / réglementaires, les tendances démographiques et même de simples saisonnalités. Pour entretenir la stabilité des prix des monnaies fiduciaires, les banquiers centraux contrecarrent les fluctuations de la demande en intervenant sur les marchés afin de faire en sorte que l’économie évolue dans les limites d’un taux cible d’inflation des prix, ou de la valeur d’une autre monnaie ou encore d’un taux d’intérêt.

Mais souvenez-vous que la demande de monnaie n’est pas stable. Les banques centrales fabriquent la stabilité des prix des monnaies fiduciaires en interférant avec les processus naturels du marché. Leurs actions peuvent éventuellement conduire à une instabilité systémique.

 

Bitcoin est conçu pour la stabilité systémique, pas celle des prix

Bitcoin, en revanche, est un système qui privilégie la sécurité à la stabilité des prix. La stabilité systémique de Bitcoin découle de la sécurité de son réseau. Cette semaine, alors que la volatilité des prix de Bitcoin faisait les gros titres, j’ai vu les bitcoiners s’émerveiller de quelque chose de tout à fait différent : la puissance de hachage du réseau avait atteint un sommet sans précédent et la “difficulté” s’est également ajustée à un sommet sans précédent.

Traduction : la sécurité du réseau de Bitcoin a atteint un niveau record.

La puissance de hachage est définie comme la puissance totale de traitement du réseau Bitcoin permettant d’effectuer les calculs nécessaires à la confirmation des transactions. Plus la puissance de hachage est élevée, plus Bitcoin est sécurisé, c’est-à-dire que plus il est immunisé contre les attaques [NDT : plus une attaque à 51% devient coûteuse], tout simplement parce que, par conception, le coût pour accumuler assez de puissance de hachage pour attaquer le réseau dépasse de loin les gains. Bitcoin est certainement le système informatique le plus sécurisé jamais créé, principalement en raison de sa stupéfiante puissance de hachage. Le réseau Bitcoin a atteint un sommet de 66,7 exahashs / seconde le 22 juin [NDT : 68 exahashs le 29 juin, soit 68 milliards de milliards de hash par seconde] – une puissance qu’on peine à se représenter parce qu’elle n’est pas directement comparable à celle des supercalculateurs connus, en raison de la nature spécialisée des puces utilisées dans le réseau Bitcoin. Ce qui est sûr cependant c’est qu’elle éclipse celle des 500 plus grands supercalculateurscombinés. L’impressionnante puissance de hachage de Bitcoin est l’une des raisons pour lesquelles il a survécu à toutes les attaques lancées à ce jour, et sa puissance de hachage continue de croître. Que se passe-t-il quand de la  puissance supplémentaire est ajoutée au réseau Bitcoin ? Réponse : le réseau devient plus sécurisé. C’est tout. Ajouter plus de ressources ne crée pas plus de bitcoins. Pourquoi ? Premièrement parce que l’émission des bitcoins est fixée par algorithme et deuxièmement parce que le réglage de la difficulté est automatique lorsque la puissance augmente [NDT : ou baisse] afin de s’assurer qu’un nouveau bloc est ajouté à la blockchain toutes les 10 minutes en moyenne.

“L’ajustement de difficulté est la technologie la plus fiable pour fabriquer de l’argent solide [NDT : hard money], pour limiter le ratio stocks / flux, et pour rendre Bitcoin fondamentalement différent de tout autre monnaie”, écrit Saifedean Ammous dans son livre, The Bitcoin. standard.

Investir davantage de ressources dans les mines d’or augmente l’approvisionnement en or, ce n’est pas le cas avec Bitcoin. Davantage de ressources informatiques créent simplement plus de sécurité et non plus d’offre.

Ainsi, Bitcoin suit un cycle vertueux que les monnaies fiduciaires ne connaissent pas. Au fur et à mesure que le prix augmente, une plus grande quantité de puissance de hachage nourrit le réseau et la sécurité se renforce. Bitcoin devient plus immunisé contre les attaques, plus stable au niveau systémique. (Bien sûr, l’inverse est également vrai : un cercle vicieux pourrait se produire, rendant Bitcoin moins sûr lorsque des mineurs quittent le réseau. Toutefois, même si le réseau Bitcoin a perdu de la puissance au cours de certaines périodes, ce recul n’a jamais été plus long que quatre mois et n’a pas eu de conséquence sur la sécurité du système.)

Pour résumer, Bitcoin intègre un mécanisme de stabilité systémique, mais pas aucun mécanisme de stabilité des prix. L’offre de bitcoins étant fixe, le prix fluctuera directement en fonction de la demande.

 

Les monnaies fiduciaires : conçues pour la stabilité des prix, pas la stabilité systémique

Les systèmes monétaires fiduciaires, en revanche, intègrent des “mécanismes de stabilité” – on les appelle les banques centrales – qui entretiennent la stabilité des prix à court terme en intervenant sur les marchés. Pourquoi les guillemets autour des « “mécanismes de stabilité” ? Parce qu’en intervenant sur les marchés, les banques centrales faussent les signaux naturels du marché (à savoir les taux d’intérêt), empêchent les entreprises de faire des calculs économiques précis, et favorisent ainsi l’instabilité systémique lorsque les flux de trésorerie nécessaire au remboursement des dettes ne se matérialisent pas. En effet, à mesure que les banques centrales sont devenues plus interventionnistes au début des années 80, les marchés financiers traditionnels se sont insérés dans un cycle crise / stabilité / crise.

Nassim Nicholas Taleb fournit une analogie pertinente pour ce processus dans son livre Antifragile :   les incendies de forêt. La suppression artificielle de la volatilité naturelle (en supprimant les petits incendies) crée une fausse stabilité qui peut durer à court terme, mais qui crée un risque à long terme car elle laisse une quantité énorme de broussaille s’accumuler. Quand les incendies finissent par arriver, ils sont plus dévastateurs.

Par analogie, les banques centrales ont réussi à supprimer la volatilité des marchés à court terme. Pourtant, des signes évidents d’instabilité systémique se manifestent à nouveau […] dans les recoins ésotériques mais critiques des marchés monétaires, c’est généralement là que naît la prochaine vague d’instabilité systémique. Jeff Snider, d’Alhambra Investments, décrit quotidiennement des dizaines et des dizaines d’indicateurs montrant que le système financier en est à sa quatrième “perturbation” systémique depuis la crise financière de 2008. Comme le souligne Snider, ce quatrième épisode s’annonce particulièrement désagréable – peut-être pas aussi vilain qu’en 2008, dit-il, mais plus méchant que les trois précédents. Le temps nous le dira. Malgré tous les signes avant-coureurs, la Fed a approuvé jeudi les plans de rachat d’actions proposés par 18 grandes banques : “Les plus grandes banques du pays ont des capitaux solides et pratiquement toutes répondent aux attentes des autorités de surveillance”. Je pense que la décision de la Fed vieillira mal, mais je digresse…

Il en ressort que les problèmes de stabilité systémique n’ont pas été résolus sur les marchés financiers traditionnels – et ce ne sera jamais le cas, en raison de la conception inhérente des monnaies fiduciaires qui favorisent la stabilité des prix à court terme aux dépens d’épisodes périodiques d’instabilité systémique.

 

Qu’est-ce que ça signifie pour le Libra de Facebook ?

En résumé les marchés financiers traditionnels peuvent être plus stables en prix que Bitcoin à court terme, mais feront face périodiquement à des crises systémiques. Bitcoin en tant que système est beaucoup plus stable, même si son prix peut ne pas être.

Comment le Libra de Facebook s’intègre-t-il dans ce paysage ? Libra est un système conçu pour suivre un panier de monnaies fiduciaires – un “stablecoin”, dans le jargon. En d’autres termes, Libra est conçu pour la stabilité des prix mais héritera de la même instabilité périodique à laquelle sont confrontées les monnaies fiduciaires, en supposant que le Consortium Libra maintienne le panier alloué aux devises fiduciaires. Mais le panier de Libra n’est pas figé. Au fil du temps, l’Association Libra a la possibilité d’investir une partie de ses fonds en bitcoins ou dans d’autres actifs reposant sur des systèmes plus stables que les monnaies fiduciaires. Ce sera passionnant à observer.

La vraie beauté de Bitcoin est qu’il nous offre à tous la possibilité de posséder des actifs financiers en dehors du système financier traditionnel des monnaies fiduciaires, si nous le souhaitons. Du point de vue de la conception du système, Bitcoin et les monnaies fiduciaires sont fondamentalement différentes. Si vous souhaitez y réfléchir demandez-vous à quel point vous accordez de la valeur à la stabilité des prix et si la stabilité systémique de Bitcoin ne pourrait pas également constituer une précieuse police d’assurance. Ce n’est que rétrospectivement que l’on réalisera à quel point ce choix fut important. »Caitlin Long.

 

Source : forbes.com