Cet article a pour but de traiter de la question de la marginalité de Bitcoin et de la manière dont Bitcoin gagnerait à devenir tout public. Il sera question, pour cela, des pratiques numériques des Bitcoiners, du maximalisme et de l’institutionnalisation de Bitcoin.
L’auto-conservation, une pratique marginale ?
Tout d’abord, qu’est-ce que l’auto-conservation dans Bitcoin ? L’auto-conservation de ses bitcoins, ou « self-custody » en anglais, c’est le fait de garder soi-même le contrôle des clés privées qui permettent de dépenser ses bitcoins. En pratique, ça veut dire :
- vous utilisez un wallet « chaud » (connecté à internet en permanence) ou « froid » (la clé privée reste isolée. Seule la transaction signée est envoyée sur internet lors d’une transaction) ;
- vous êtes responsable de la sauvegarde de la phrase de récupération ;
- si vous perdez vos clés ou votre sauvegarde, personne ne peut les récupérer à votre place.
L’idée principale : « not your keys, not your coins ».
En auto-conservation, c’est vous qui contrôlez directement vos fonds, contrairement au fait d’avoir ses bitcoins sur une plateforme ou chez un autre tiers de confiance.
Mais qui possède vraiment ses clés privées ? Il n’existe pas de chiffre exact, car on ne sait pas combien d’individus contrôlent eux-mêmes leurs clés privées. Néanmoins, les estimations varient beaucoup selon la méthode : environ 25 à 30 millions si on compte surtout les portefeuilles en auto-conservation, tandis qu’environ 70 à 80 millions possèdent du bitcoin sur des plateformes, soit presque trois fois plus [1-4]. Si l’on considère que nous sommes 8 milliards d’individus sur la planète, alors la pratique de l’auto-conservation reste marginale : moins de 1 % de la population totale.
Mais pourquoi cette pratique est-elle aussi marginale ? Plusieurs éléments peuvent répondre à cela :
- l’auto-conservation demande de s’impliquer personnellement et d’être à l’aise avec le numérique ;
- la peur d’être le seul responsable de ses fonds ;
- il n’y a pas encore eu assez d’effondrements de plateformes ou de gels d’avoirs ;
- des fuites de données de commandes de portefeuilles froids (comme Ledger) ayant permis des kidnappings dissuadent des gens de se mettre à l’auto-conservation.
Bref, l’auto-conservation, qui est en théorie la pratique de base du Bitcoin, est malgré tout, dans les faits, marginale, et il reste des raisons pour lesquelles cette pratique le restera. Sauf si, par exemple, avec le temps, les générations futures sont de plus en plus à l’aise avec le numérique et Bitcoin [5], ou si les fuites de données de commandes de portefeuilles froids s’arrêtent.
Le maximalisme Bitcoin, une croyance de marginaux ?
Déjà, qu’est-ce que le maximalisme Bitcoin ? Le maximalisme Bitcoin est l’idée que Bitcoin est le seul actif numérique vraiment valable à long terme. Ses partisans pensent souvent que Bitcoin est supérieur aux autres crypto-actifs grâce à sa sécurité, sa décentralisation, sa rareté limitée à 21 millions d’unités et son historique de résistance.
En pratique, un maximaliste Bitcoin dira souvent :
- qu’il faut privilégier Bitcoin plutôt que les altcoins ;
- que beaucoup d’autres blockchains sont inutiles, trop centralisées ou trop risquées ;
- que le futur monétaire finira surtout par se recentrer sur Bitcoin.
Les critiques disent que cette vision peut devenir trop rigide ou dogmatique, et qu’elle sous-estime l’intérêt de certaines autres blockchains ou usages.
Le maximalisme Bitcoin pourrait se résumer par la phrase suivante : « Il y a Bitcoin et il y a les shitcoins… » [6,7].
Bien entendu, cette croyance au maximalisme Bitcoin n’est partagée que par une infime partie des Bitcoiners. Le maximalisme Bitcoin est même parfois jugé comme toxique et contre-productif, car il freinerait l’adoption par son côté sectaire et empoisonnerait les débats.
Il y a néanmoins plusieurs couches de maximalisme : protéger les propriétés uniques de Bitcoin, rejeter les autres crypto-actifs comme formes de monnaie et défendre une culture de souveraineté individuelle. Bien entendu, lorsque l’on est maximaliste Bitcoin, l’auto-conservation de ses bitcoins est la norme.
Nous avons ici affaire à une pensée élitiste, voire réactionnaire sous certains points de vue ; ainsi, il n’est pas étonnant que le maximalisme Bitcoin soit et reste une croyance marginale.
La démocratisation de Bitcoin via les ETF et les Bitcoin treasury companies
Depuis 2020, il est possible d’acheter des parts de Bitcoin treasury companies [8,9] et, depuis 2021, il est possible d’acheter un ETF adossé au Bitcoin [10,11]. Dans les deux cas, il s’agit de s’exposer au prix du Bitcoin, mais indirectement, par le biais d’un tiers de confiance.
Mais des bitcoins détenus par un tiers de confiance, est-ce vraiment « l’esprit Bitcoin » ? Si la réponse est non, en revanche, cela devient de plus en plus commun. Il est dur d’avoir des chiffres concernant la quantité de personnes ayant des ETF Bitcoin ou des parts de Bitcoin treasury companies, mais une chose est sûre : ce chiffre augmente et il pourrait augmenter plus vite que celui de ceux ayant du bitcoin en auto-conservation.
Mais est-ce que cette manière de posséder indirectement du Bitcoin n’est pas un vecteur de démocratisation de Bitcoin ? Après tout, tout le monde n’est pas à l’aise avec le numérique et ne veut pas forcément être le seul responsable de la sécurité de ses fonds, sans parler des kidnappings qui ciblent majoritairement les gens qui ont du bitcoin en auto-conservation… Néanmoins, ceux qui détiennent du Bitcoin par le biais d’un tiers de confiance (ETF, Bitcoin treasury company ou plateforme d’échange) ne sont pas à l’abri d’un Executive Order 2.0 (comme pour l’or en 1933), c’est-à-dire que les gouvernements saisissent leurs bitcoins par l’intermédiaire de ces tiers de confiance [12].
Conclusion
Que ce soit l’auto-conservation de ses bitcoins ou le maximalisme Bitcoin, dans les deux cas, il s’agit de phénomènes marginaux. D’un autre côté, les ETF Bitcoin et les Bitcoin treasury companies gagnent du terrain. Or l’auto-conservation de ses bitcoins et le maximalisme Bitcoin, c’est le vrai ethos de Bitcoin !
Peut-être faudra-t-il, dans un premier temps, une phase de démocratisation de Bitcoin par les ETF Bitcoin et les Bitcoin treasury companies, pour, dans un second temps, un retour aux sources de l’auto-conservation. Espérons que cela ne se fasse pas par le biais de réquisitions étatiques massives des bitcoins détenus par des tiers de confiance.
Références
[1] https://www.bleap.finance/en-us/blog/how-many-people-own-bitcoin
[2] https://www.oobit.com/blog/how-many-people-in-the-world-own-bitcoin
[3] https://coinlaw.io/self-custody-wallet-statistics/
[4] https://www.grandviewresearch.com/industry-analysis/digital-asset-custody-market-report
[5] https://blog.lavoiedubitcoin.info/post/generations
[6] https://blog.lopp.net/history-of-bitcoin-maximalism/
[7] https://makertube.net/w/iPzAsokH6uFiGyDY5MXsBT
[8] https://www.schwab.com/learn/story/understanding-bitcoin-treasury-companies
[9] https://river.com/learn/bitcoin-treasury-company/
[10] https://www.proshares.com/press-releases/proshares-to-launch-the-first-u.s.-bitcoin-linked-etfon-october-19
[11] https://www.cnbc.com/2024/01/11/heres-what-to-know-about-the-first-bitcoin-exchangetraded-funds.html
[12] https://bitcoin.fr/bitcoin-et-banques-centrales-brettonwood-2-0-ou-crypto-executive-order6102/
A propos de l’auteur

Thomas Mang, ancien doctorant au CEA de Grenoble, est ingénieur en Photonique depuis 2017. Passionné par les technologies du numérique (l’impression 3D, Bitcoin), il s’y intéresse non pas à travers le prisme des « sciences dures » mais par les sciences humaines : l’histoire ou l’anthropologie.
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