The Bitcoin Dictator

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Après six voyages en El Salvador au cours des quatre dernières années, le journaliste Joe Nakamoto livre un constat nuancé mais sans concession sur la réalité politique et technologique du pays. À travers son enquête, il pose deux questions dérangeantes : le président Nayib Bukele est-il un « dictateur Bitcoin » et, si oui, est-ce une mauvaise chose ?

Le « Game Changer » de Bukele : Sécurité et projection mondiale

Avant d’analyser les dérives du régime, Joe Nakamoto insiste sur un fait indéniable : Nayib Bukele a radicalement transformé le Salvador. Sa politique a été un véritable bouleversement historique pour la population locale.

Avant l’arrivée de Bukele, les Salvadoriens vivaient dans une terreur permanente, rythmée par le racket des gangs et la violence aveugle. En écrasant ces organisations criminelles, Bukele a offert au peuple une liberté fondamentale : celle de voir ses enfants rentrer de l’école vivants. Ce succès colossal explique sa popularité phénoménale, qui frôle les 90 %. Pour le citoyen ordinaire, ce retour à la paix publique est une victoire concrète.

Sur le plan économique et médiatique, Bukele a réussi l’exploit de placer un minuscule pays, autrefois ignoré, au centre de la carte mondiale. En faisant du Bitcoin une monnaie légale, il a offert une vitrine internationale sans précédent à El Salvador. Le pays est devenu le phare de la communauté Bitcoin mondiale, attirant investisseurs, touristes et capitaux.

Le revers de la médaille : L’arbitraire et l’urgence permanente

C’est précisément là que l’analyse de Joe Nakamoto devient critique. Si l’état d’urgence initial a permis de restaurer la sécurité, le journaliste s’inquiète de voir ces pouvoirs exceptionnels s’installer dans la durée, alors même que la menace principale est écartée.

Depuis mars 2022, le pays vit sous un régime d’exception renouvelé automatiquement chaque mois. Ce statut suspend l’article 24 de la Constitution, permettant aux forces de l’ordre d’intercepter les appels, de lire les messages privés et de surveiller l’activité numérique de n’importe qui (citoyens comme touristes) sans aucun mandat judiciaire. Pour Nakamoto, utiliser l’image du Bitcoin — une technologie créée pour libérer l’individu du contrôle centralisé — pour masquer un appareil de surveillance d’État est une contradiction majeure. Il dénonce par ailleurs l’asymétrie des droits : La nouvelle loi sur les données protège désormais le secret de l’État contre les journalistes (notamment via un droit à l’oubli détourné pour censurer la presse), tandis que la vie privée des citoyens face à l’État a totalement disparu.

Cette dérive de surveillance s’est concrétisée dans l’application étatique Chivo Wallet qui a fonctionné jusqu’en 2024. Conçue de manière descendante (top-down), elle imposait une collecte de données biométriques (scans faciaux) en échange de 30 dollars de bienvenue. Hélas plus de 100 Go de données contenant les photos de reconnaissance faciale, les adresses et les dates de naissance de 80 % de la population auraient depuis été divulgués sur le dark web.

Pour Joe Nakamoto, la stratégie Bitcoin du gouvernement est avant tout une façade marketing tournée vers l’extérieur : les publicités brillent en anglais à l’aéroport international et le président communique dans cette même langue pour séduire les capitaux étrangers. En revanche, loin des zones touristiques, la majorité des Salvadoriens locaux ignorent tout de cet écosystème officiel. L’enquête souligne ainsi que les véritables réussites autour de Bitcoin en El Salvador ne sont pas venues d’en haut, mais d’en bas (bottom-up), portées par l’adoption spontanée de communautés comme Bitcoin Beach à El Zonte ou le programme d’éducation populaire My First Bitcoin.

La situation intérieure du pays est marquée par un profond contraste. Tandis que l’immense majorité de la population respire enfin, libérée de la terreur quotidienne des gangs, un tout autre climat pèse sur les espaces de contradiction politique et médiatique. Si des figures d’opposition comme la députée Claudia Ortiz continuent de siéger et de s’exprimer publiquement, les journalistes indépendants et les voix dissidentes naviguent désormais dans une zone grise juridique hautement instable. Face à la surveillance et au risque d’arrestation arbitraire lié au régime d’exception, l’autocensure serait devenu une mesure de prudence invisible mais bien réelle pour de nombreux professionnels de l’information.

L’idéal Bitcoin face au défi des libertés individuelles

L’enquête de Joe Nakamoto met en lumière un compromis brutal imposé aux Salvadoriens : abandonner les libertés perçues comme abstraites (présomption d’innocence, vie privée, en partie la liberté de la presse) en échange d’une sécurité bien réelle. L’histoire de ce jeune coiffeur de 21 ans, emprisonné arbitrairement pendant trois mois sans procès à cause de ses tatouages, illustre parfaitement la complexité de cette réalité. Bien qu’il ait été victime directe des dérives de l’état d’urgence, le jeune homme confie ne nourrir aucune rancœur envers le gouvernement.

Pour Joe Nakamoto, si le succès sécuritaire de Bukele est historique, il ne doit pas servir de blanc-seing pour bâtir une dictature numérique. Reprenant les mots de la députée d’opposition Claudia Ortiz, il rappelle que « la popularité n’est pas la légitimité » et exhorte la communauté des Bitcoiners à continuer de poser des questions dérangeantes, car les valeurs de souveraineté et d’émancipation qu’ils défendent ne peuvent s’épanouir sans le respect de la vie privée des individus.