La monnaie et l’architecture de la confiance

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Dans une étude intitulée Money and the architecture of trust, Iñaki Aldasoro, économiste à la Banque des règlements internationaux (BRI), tente de théoriser le fonctionnement de la monnaie actuelle en la définissant non pas comme une marchandise ou une technologie, mais comme un réseau de promesses entrelacées, fondé sur une confiance institutionnelle.

Il y défend l’idée que l’élasticité du crédit, garantie en dernier ressort par la banque centrale, est indispensable pour absorber les chocs et assurer la stabilité des règlements. Il range l’or et Bitcoin parmi les actifs qui rejettent ce pacte social, l’or étant même qualifié de « protestation monétaire ».

Cette grille d’analyse, ancrée dans la théorie de la monnaie-crédit, semble pourtant minimiser une rupture majeure. L’architecture du crédit existait certes sous l’étalon-or, mais l’unité de compte restait alors adossée à un métal qui bridait l’émission, ce que l’auteur reconnaît lui-même en note. Le régime fiduciaire pur, en vigueur depuis la fin de la convertibilité du dollar en 1971, est une expérience en cours, et très récente à l’échelle de l’histoire. En célébrant l’élasticité, l’auteur semble rationaliser une fuite en avant où la création monétaire ad libitum et l’aléa moral* remplacent désormais la discipline du marché, étouffant le signal des prix pour éviter des faillites que certains jugent pourtant nécessaires à la purge des mauvaises allocations de capital. Il admet d’ailleurs que le problème du « too big to fail » n’a pas de solution propre, seulement des compromis : le garde-fou repose sur l’ambiguïté entretenue des autorités.

Pour écarter la monnaie-marchandise, l’auteur s’appuie sur la tradition de la monnaie-crédit (Mitchell-Innes, Ingham) : la monnaie serait d’abord un registre de relations de crédit et de dette, ce qu’il décrit comme la « tokenisation » originelle. L’argument a pourtant une portée limitée. Si les registres mésopotamiens étaient bien des registres de dettes, ils ancraient leur comptabilité dans des réalités matérielles tangibles comme le grain ou l’argent, là où le système fiduciaire contemporain repose sur des unités de mesure manipulables presque à loisir, puisque leur seul ancrage est institutionnel.

Ce que l’auteur reproche à Bitcoin, une offre fixée par le code et insensible aux circonstances, est précisément ce que ses partisans y cherchent : une unité de compte que nul ne peut ajuster unilatéralement. Mais ce n’est pas le code seul qui la garantit. Comme le montre la thèse de Maël Rolland, la gouvernance de Bitcoin est « discrète et polycentrique », et son histoire montre qu’en cas de désaccord le consensus social prime sur un code qui trahirait l’esprit de la communauté. L’auteur a donc raison de rappeler que Bitcoin ne supprime pas la confiance, mais il a tort d’y voir la négation du pacte social : la confiance se déplace des institutions vers une communauté, des règles et un protocole vérifiables, c’est-à-dire vers un autre pacte.

Face à un modèle poussé à ses limites par l’inflation et la hausse des charges d’intérêt, la prétention des banques centrales à orchestrer indéfiniment la confiance n’est-elle pas qu’une illusion technocratique ?

Source : https://www.bis.org/publications/paper-175-money-and-architecture-trust.pdf


* Situation dans laquelle un agent économique prend des risques excessifs parce qu’il sait qu’il ne supportera pas pleinement les conséquences financières ou sociales de ses échecs.