La République est-elle compatible avec Bitcoin ?

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Face à l’essor des technologies décentralisées, la question de la coexistence entre les structures étatiques traditionnelles et les nouveaux paradigmes monétaires se pose avec une acuité particulière. Alors que les États modernes reposent sur une centralisation de l’autorité et une régulation stricte, Bitcoin propose un modèle fondé sur le consensus distribué et l’absence d’intermédiaire. Cet article examine les tensions et les incompatibilités entre le modèle républicain français et le protocole Bitcoin, tout en explorant la manière dont la République pourrait s’en inspirer.

République représentative et protocole décentralisé

Structurellement, de quoi parlons-nous ? D’un côté, la Cinquième République française, une république représentative avec une structure de pouvoir hiérarchique verticale (voire pyramidale), et de l’autre côté, Bitcoin, un protocole participatif distribué en open source avec une structure de pouvoir horizontale. Comparer les deux entités peut avoir ses limites : après tout, la République gère plusieurs aspects de la vie de quelqu’un (exécutif, législatif, judiciaire…), alors que Bitcoin ne gère qu’un aspect monétaire (du moins, c’est sa fonction principale). Or en 2026, ces deux entités et leurs modes d’organisation aux antipodes coexistent bel et bien, mais justement, sont-ils compatibles ?

Les garants du réseau Bitcoin sont les mainteneurs de nœuds, les mineurs et les développeurs ; leurs contributions sont volontaires et peuvent commencer ou s’arrêter à tout moment. Les garants de la Cinquième République française sont les élites politiques et administratives (personnels politiques et hauts fonctionnaires) et, en dernier recours, les forces de l’ordre (police et armée). Les postes pour le personnel politique sont liés à des mandats temporaires, tandis que pour les hauts fonctionnaires et les forces de l’ordre, ce sont des contrats de travail avec divers statuts. Bref, les nœuds (au sens large) des réseaux Bitcoin et Cinquième République française n’ont décidément pas les mêmes modalités de fonctionnement…

Quand vous entrez dans Bitcoin, vous choisissez d’en accepter les règles. Or, dans une république représentative comme la Cinquième République française, au mieux vous choisissez ceux qui changent les règles. En admettant qu’ils respectent leur programme et les règles antérieures ou celles à venir, vous les subissez plus que vous ne les choisissez… De plus, dans Bitcoin, tout est transparent et en open source (le code, les transactions) ; la Cinquième République, en comparaison, est bien plus opaque.

Bitcoin utilise la preuve de travail : l’incorruptibilité de Bitcoin est donc liée à une quantité d’énergie, une grandeur physique infalsifiable. Quant à la République, son incorruptibilité n’est qu’administrative, à travers différents organismes (la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, l’Agence française anticorruption, le Parquet national financier…) : c’est de la « preuve administrative », des procédures administratives bureaucratiques. L’incorruptibilité de Bitcoin est physique (c’est de la science), tandis que celle de la république représentative française est administrative (c’est de la bureaucratie) : à vous de choisir ce qui vous semble le plus fiable.

Concernant la question de la monnaie, si nous nous demandons quel est le statut de la monnaie de la 5ᵉ République française et celui de Bitcoin en France, il est possible de faire le constat suivant. La monnaie fiduciaire euro (que la République ne contrôle même pas) est imposée à la population, tandis que Bitcoin n’est pas imposé, mais totalement libre d’usage par n’importe qui. Pour la République française, le droit qualifie Bitcoin d’« actif numérique », et non de monnaie ayant cours légal. Il est donc possible de le détenir, de l’échanger et de l’accepter volontairement comme paiement, sous réserve des règles fiscales, de lutte contre le blanchiment et de régulation des plateformes. Ainsi, la République tolère Bitcoin mais lui impose des règles, alors que Bitcoin n’impose rien.

Les impôts et les fuites de données

Dans la Cinquième République française, lorsque l’on paie des impôts, nous n’avons pas le détail précis de la manière dont l’argent est utilisé. Certes, il existe la Cour des comptes pour contrôler les dépenses de l’État, mais cette entité reste opaque. Dans Bitcoin, ce qui ressemble le plus à un impôt, ce sont les frais de transaction ; le montant des frais de transaction est dynamique (parfois ça monte, parfois ça baisse) selon la loi de l’offre et de la demande. D’une certaine manière, les frais de transaction dans Bitcoin sont une forme de TVA dynamique : TVA car c’est un impôt aveugle à la situation économique de celui qui le paie. De ce point de vue-là, Bitcoin, aveugle aux inégalités économiques, est libéral, voire libertarien, tandis que la Cinquième République française (dont les impôts dépendent de la situation économique de l’individu) est plus socialiste.

L’inflation (une sorte d’impôt lent et diffus) est en théorie stable à 2 % par an. Pourquoi 2 % ? Parce que cela est censé correspondre à la croissance de la productivité moyenne ; en clair, il s’agit de mettre en phase la quantité de monnaie en circulation et la quantité de biens et de services. Or, de nos jours, cet objectif des 2 % n’est que rarement atteint et, de plus, la manière de mesurer l’inflation est devenue arbitraire : en effet, l’inflation est calculée à partir d’indices de prix et non plus à partir de la quantité de monnaie émise. Dans Bitcoin, l’inflation est divisée par deux tous les 4 ans : rien à voir avec la productivité ou les cycles de Kitchin, c’est purement arbitraire, mais conçu de sorte à assurer une émission monétaire prévisible et déflationniste.

Bon, dans la Cinquième République française, il faut payer des impôts ; en fait, il faut payer des impôts dans quasiment tous les régimes politiques (monarchie, république capitaliste ou communiste, fédération…), mais en retour, ce régime doit au minimum nous protéger physiquement (le rôle régalien…). Or, que se passe-t-il quand le fait de déclarer et de payer ses impôts favorise le fait de se faire agresser ? Je parle de la question qui fâche : les fuites de données des impôts et les agressions qui ont suivi. Après tout, avec toutes ces fuites de données, le contrat républicain est-il respecté ? Si d’un côté payer ses impôts implique de se faire agresser, mais que de l’autre, le fait de ne pas payer ses impôts implique des poursuites judiciaires, alors que faire ?

Comment la République pourrait s’inspirer de Bitcoin

La Suisse, par exemple, avec sa démocratie directe, est une forme de régime politique plus proche des idéaux de Bitcoin. D’autre part, le Liberland, avec son organisation libertarienne, est aussi une forme d’organisation politique proche de Bitcoin.

Au lieu d’avoir des impôts qui augmentent tout le temps, la République pourrait avoir des impôts dynamiques d’une année sur l’autre. Entre nous, c’est un peu suspect que les impôts (taxe foncière, TVA, impôt sur le revenu…) ne fassent qu’augmenter et ne baissent jamais… Tout comme les frais de transaction de Bitcoin sont dynamiques et varient en fonction de l’offre et de la demande, les impôts de la Cinquième République française pourraient varier en fonction de la demande des citoyens. Or, les impôts ne font qu’augmenter, alors que beaucoup de citoyens aimeraient peut-être les voir baisser.

Plutôt qu’une inflation de 2 % indexée sur un indice des prix, pourquoi ne pas revenir à une définition de l’inflation basée sur la masse monétaire ? D’ailleurs, pourquoi avoir de l’inflation tout court ? Pourquoi ne pas avoir un régime monétaire déflationniste ?

Bitcoin est transparent et auditable à tout moment : pourquoi ne pas rendre les comptes publics eux aussi transparents, en open source et auditables à tout moment ? La Cinquième République française aurait-elle quelque chose à cacher ? D’autant que le traitement de l’information que nécessite l’auditabilité des comptes publics pourrait être grandement facilité par l’utilisation de l’IA !

Conclusion

Les modes d’organisation de la Cinquième République française et de Bitcoin sont aux antipodes : l’un est représentatif avec une structure de pouvoir hiérarchique verticale, l’autre est participatif, distribué en open source avec une structure de pouvoir horizontale.

Les deux pays ayant un mode d’organisation proche des idéaux de Bitcoin sont la Suisse et le Liberland, deux pays très éloignés du mode de fonctionnement de la Cinquième République française.

La collecte de données fiscales sur les crypto-actifs est un danger pour les citoyens, car ces données fuitent et permettent à des criminels d’aller extorquer les crypto-actifs de ces mêmes citoyens.

Bitcoin est transparent, en open source et auditable à tout moment : pourquoi ne pas faire pareil avec les comptes de la Cinquième République française ?

Enfin, malgré toutes ces différences, Bitcoin et la Cinquième République française cohabitent, mais cela ne va pas de soi au vu de leurs divergences. Reste à savoir comment ces deux entités vont interagir. D’un côté, la Cinquième République française peut réguler des tiers de confiance de Bitcoin, mais ne peut pas réguler le protocole ; d’un autre côté, l’existence même de Bitcoin peut inspirer aux citoyens l’envie de changer certains aspects de la Cinquième République française.


A propos de l’auteur

Thomas Mang, ancien doctorant au CEA de Grenoble, est ingénieur en Photonique depuis 2017. Passionné par les technologies du numérique (l’impression 3D, Bitcoin), il s’y intéresse non pas à travers le prisme des « sciences dures » mais par les sciences humaines : l’histoire ou l’anthropologie.

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