Bitcoin contre le techno-féodalisme

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Cet article a pour but de traiter du concept de techno-féodalisme et de voir en quoi Bitcoin et les technologies du libre et de l’open source sont pertinents pour s’émanciper numériquement.

Qu’est-ce que le techno-féodalisme ?

Le concept de techno-féodalisme désigne une organisation sociétale où une poignée de géants technologiques exercent un pouvoir comparable à celui des seigneurs médiévaux. En contrôlant l’accès aux infrastructures vitales de notre quotidien, ces acteurs imposent leurs règles et captent la valeur économique à travers un système de rente moderne. En pratique, cette dynamique repose sur plusieurs piliers fondamentaux :

  • Rente et dépendance : Travailler, communiquer, payer ou se former exige désormais de passer par ces technologies. Cette dépendance structurelle permet aux acteurs dominants de capter une part majeure de la valeur créée.
  • Contrôle de l’accès : À travers les comptes, les identités numériques, les app stores et les clouds, les utilisateurs sont enfermés dans des « jardins clos » et relégués à une position de subordonnés.
  • Conditions imposées : Les plateformes dictent unilatéralement leurs politiques, prélèvent des commissions et verrouillent leurs écosystèmes pour rendre tout changement de service extrêmement coûteux ou complexe.
  • Concentration du pouvoir : Une infime minorité contrôle les ressources clés (données, distribution, matériel et logiciels critiques), instaurant une véritable hiérarchie numérique.
  • Autorité de fait plutôt que légale : Sans exercer de domination politique explicite, l’impact de ces géants sur l’économie et la liberté de choix s’apparente à un pouvoir souverain, où la multitude dispose de simples « droits d’usage » sans contrôle réel sur les infrastructures.

Cette féodalité numérique s’illustre concrètement à travers quatre grands monopoles :

  • Les boutiques d’applications (iOS/Android) : Apple et Google agissent comme des péages obligatoires. Ils fixent les règles de validation, prélèvent des taxes massives et emprisonnent les utilisateurs dans des écosystèmes dont il est difficile de sortir.
  • Les paiements et identités numériques : Devenus incontournables pour accéder aux services, ces systèmes centralisés peuvent modifier leurs frais ou bloquer des comptes arbitrairement, fragilisant instantanément les utilisateurs et les petits acteurs économiques.
  • Le Cloud et les infrastructures critiques : L’essentiel du web, des données et des IA tourne sur une poignée de clouds majeurs. Cette dépendance permet aux fournisseurs d’imposer leurs tarifs et de régenter les « moyens de travailler » à l’échelle mondiale.
  • Les réseaux sociaux et la publicité ciblée : Les algorithmes et les programmes de monétisation dictent entièrement la visibilité en ligne. Quitter ces plateformes ou refuser leurs règles changeantes signifie souvent perdre instantanément l’accès à son audience.

Le concept de techno-féodalisme présente toutefois certaines limites. L’analogie avec le féodalisme médiéval n’est pas parfaite, dans la mesure où les acteurs dominants du numérique ne se contentent pas d’exploiter des positions acquises : ils demeurent également les principaux moteurs de l’innovation technologique. Les grandes entreprises technologiques, qu’il s’agisse des GAFAM ou d’acteurs comme Elon Musk et Sam Altman, investissent massivement dans la recherche et le développement afin de créer de nouveaux produits, services et infrastructures.

Néanmoins, si l’on admet que le concept de techno-féodalisme décrit utilement certaines dynamiques de concentration du pouvoir dans l’économie numérique, une question demeure : quels outils permettraient de réduire cette dépendance aux grandes plateformes et infrastructures centralisées ? Autrement dit, comment favoriser l’émergence d’un écosystème numérique plus ouvert, plus décentralisé et plus proche d’une forme de « techno-république » ou de « techno-démocratie » ?

En quoi Bitcoin est un outil d’émancipation vis-à-vis du techno-féodalisme

Durant l’Ancien Régime, les seigneurs étaient tentés de faire n’importe quoi avec la monnaie, c’est notamment ce qui s’est passé sous la Régence de Philippe d’Orléans avec les billets papier de John Law en 1716-1720. Durant cet épisode, tous ceux qui avaient mis leur fortune dans les billets de banque et les actions de la Compagnie du Mississippi ont été ruinés, car les billets et les actions ont été émis en abondance, en revanche, ceux qui avaient de l’or ont conservé leur fortune.

Remarque : Durant la Révolution française en 1791 les assignats sont une autre expérience de monnaie fiduciaire en France qui se solda par un échec retentissant.

Comme le résume cette citation apocryphe souvent attribuée à Voltaire, « une monnaie papier, basée dans la seule confiance dans le gouvernement qui l’imprime, finit toujours par retourner à sa valeur intrinsèque, c’est-à-dire zéro. »

Ainsi, de nos jours, par analogie, un actif que l’on peut imprimer à volonté (monnaie ou action) peut perdre toute sa valeur du jour au lendemain, tandis qu’un actif par essence limité, tel que le bitcoin, préserve la valeur dans le temps sur le long terme.

De plus, Bitcoin a l’avantage d’être décentralisé/distribué, ce qui garantit que sa quantité maximale (21 millions) ne peut être changée.

Certains diront que les détenteurs de bitcoins ont bien intérêt à ce que ce dernier soit un outil d’émancipation (pour faire gonfler le prix et s’enrichir…), cela dit, l’alternative à Bitcoin (blockchain distribuée à preuve de travail sans fondation) concrètement c’est Monero. Cependant, l’émission monétaire de Monero n’est pas plafonnée, ce qui en fait un moins bon rempart contre l’inflation.

D’une manière générale, les autres crypto-actifs ne sont soit pas assez décentralisés, soit dirigés par des fondations (donc un vecteur de corruption) pour être des actifs anti-inflation.

Bitcoin est l’antagoniste du techno-féodalisme :

  • Décentralisé/distribué : tout le monde peut participer à l’infrastructure en hébergeant son propre nœud, pourvu que l’on ait un ordinateur et une connexion internet.
  • Sans contrôle d’accès : pour créer un portefeuille Bitcoin, il ne vous est pas demandé de papiers d’identité ou d’autorisation administrative, même si pour les comptes de plateformes centralisées, il existe un contrôle d’accès, il reste toujours des moyens d’acheter et de vendre des bitcoins sans contrôles d’accès (Bisq par exemple…).
  • Programmé pour une quantité limitée : seulement 21 millions de jetons divisibles en cent millionièmes, aucun « techno-seigneur » ne peut décider d’en imprimer plus quand ça l’arrange au détriment des autres.
  • Résistant à la censure : qui que vous soyez, vous pouvez effectuer une transaction avec Bitcoin, aucune autorité centrale ne peut vous censurer.
  • Publiquement vérifiable : que ce soit le code ou le nombre de bitcoins en circulation, tout est public et auditable en direct.
  • Portable : une fois que vous contrôlez des clés, vous pouvez déplacer vos fonds selon vos règles, d’une application à une autre d’un hardware wallet à un autre. Vous n’êtes pas piégé dans l’écosystème d’un éditeur de logiciel ou d’un fabricant de matériel.

Le logiciel libre et l’open source en général sont des outils d’émancipation vis-à-vis du techno-féodalisme

S’émanciper numériquement, c’est reprendre le contrôle de sa vie numérique en remplaçant les outils des géants de la Tech par des alternatives libres et souveraines. C’est utiliser Tor, un VPN non-KYC tel Mullvad ou un mixnet tel Nym pour surfer sur le net, c’est utiliser des navigateurs tels que Brave ou LibreWolf, c’est privilégier des réseaux sociaux tels que Nostr au lieu de X, c’est utiliser des systèmes d’exploitation tels que Linux ou BSD au lieu de Windows ou Mac. De plus, avec des serveurs personnels tel qu’Umbrel ou Start9, vous pouvez avoir votre mini data center privé à la maison sur lequel vous pouvez auto-héberger des blockchains telles que celles de Bitcoin ou Monero et même vos données personnelles en général avec Nextcloud.

Bref, il existe dans le monde du libre et de l’open source des solutions concrètes pour vous permettre de vous émanciper des infrastructures numériques techno-féodales.

Conclusion

En supposant que nous vivions dans une forme de techno-féodalisme, c’est-à-dire sous l’emprise de quelques « techno-seigneurs » exerçant un contrôle sur des infrastructures numériques essentielles (centres de données, magasins d’applications, services cloud, etc.), il demeure possible de s’en émanciper, autrement dit de s’affranchir de ce « techno-servage ». En matière monétaire, Bitcoin et son réseau décentralisé de nœuds constituent déjà une alternative éprouvée. Plus largement, le monde du logiciel libre et de l’open source offre des solutions permettant de réduire sa dépendance aux grandes plateformes, qu’il s’agisse des systèmes d’exploitation, des navigateurs web, des réseaux sociaux ou encore des services d’hébergement.


A propos de l’auteur

Thomas Mang, ancien doctorant au CEA de Grenoble, est ingénieur en Photonique depuis 2017. Passionné par les technologies du numérique (l’impression 3D, Bitcoin), il s’y intéresse non pas à travers le prisme des « sciences dures » mais par les sciences humaines : l’histoire ou l’anthropologie.

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